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DÉJEUNER SUR LHERBE
Notes d’intention de Françoise Courvoisier, janvier 2013
« Dire un texte, c’est en proférer l’éloge », disait Greta Prozor, puis Richard Vachoux… On n’a pas trouvé mieux depuis. Dire, savourer, se délecter du verbe et des sens…
Trois amis, une jeune femme et deux hommes, partagent une journée à la campagne. Des liens divers se devinent entre ces trois-là. Mais ici, il n’est question que du bonheur de dire… ou de chanter. Dans les sous-bois, entre pique-nique, sieste crapuleuse et confidences au clair de lune, ils égraineront leurs plus belles Fleurs du mal. Parce qu’elles ont consolé nombre d’adolescents écorchés, qu’elles sont logées dans le cœur de chacun d’entre nous, c’est un véritable remède de les dire, de les entendre. On découvre à travers ces textes qu’au-delà des différences, des âges, des professions, des sexes… nous sommes bel et bien tous semblables.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat… Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère.
Avec Baudelaire, nous sommes au-delà du jugement, par-delà bien et mal… Nous sommes juste l’oreille collée contre l’âme et dans l’exacerbation de nos souffrances intimes. Et c’est là que la musique intervient, dans « nos Fleurs du mal »… Elles sont le pansement pour la plaie, la douceur de la compassion, la tendresse…
J’ai souhaité retrouver Arthur Besson, compositeur suisse parmi les plus doués, pour mettre certains poèmes en chansons, comme il avait si bien su le faire déjà pour mon spectacle Poussières d’étoiles (2003 !). Le résultat est magnifique. Puis Brigitte Fontaine, avec son audace, sa mutinerie et son immense talent de parolière, s’est vite imposée comme une petite sœur de Charles Baudelaire. La grande dame a généreusement accepté de nous céder quelques uns de ses plus beaux titres !
Un travail assidu sur la versification a été incontournable au début des répétitions, car comme l’explique Charles Baudelaire si bien ci-dessous, la métrique entraîne le sens, la rime le sentiment, en bref, la forme et le fond sont indissociables, en particulier dans Les Fleurs du mal.
Tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque ; que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés…
Extrait d’une des nombreuses préfaces des Fleurs du mal PRÉFACE DE CHARLES BAUDELAIRE extrait d'une des préfaces aux Fleurs du mal, éd. Gallimard, 1996
S’il y a quelque gloire à ne pas être compris, ou à ne l’être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l’ai acquise et méritée d’un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d’un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de la Muse des derniers jours, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd’hui, pour la troisième fois, le soleil de la sottise.
Ce n’est pas ma faute ; c’est celle d’un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. « Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache» me prédisait, dès le commencement, un de mes amis qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu’à présent, donné raison. Mais j’ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine, et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l’eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.
Mon éditeur prétend qu’il y aurait quelque utilité, pour moi comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j’ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelque chance d’amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là, peut-être l’écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d’exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais ? Pour insuffler au peuple l’intelligence d’un objet d’art, j’ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d’égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d’un seul coup.
Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m’ennuie et me déplait. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l’habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne ? Montre-t-on au public, affolé aujourd’hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs ? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu’à quelle dose l’instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l’amalgame de l’œuvre? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l’art ?
D’ailleurs, telle n’est pas aujourd’hui mon humeur. Je n’ai désir ni de démontrer, ni d’étonner, ni d’amuser, ni de persuader. J’ai mes nerfs, mes vapeurs. J’aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l’opium, je n’ai soif que d’une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste elle-même ne pourrait pas m’offrir ; d’une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l’excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir, ne rien sentir, dormir, et encore dormir, tel est aujourd’hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère. |
LES FLEURS DU MAL |
