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LE THÉÂTRE DOCUMENTAIRE, UN SIGNAL D'ALARME
LE THÉÂTRE DOCUMENTAIRE, UN SIGNAL D'ALARME
Entretien avec Tatiana Frolova, par Tania Moguilevskaia in Le théâtre documentaire : résurgence ou réinvention ?, Actes du Colloque international, Université Nancy 2, 10-12 octobre 2011, extrait.
Dans quelles conditions s'élaborent et se développent les projets au sein du KnAM Teatr ?
Nous sommes un groupe de cinq personnes et nous travaillons ensembles en tant que laboratoire indépendant depuis plus de vingt ans. Cinq personnes qui partagent une envie commune d’agir et réfléchissent dans une même direction afin d'aboutir à un spectacle. Nous ne percevons pas de salaire, chacun d’entre nous essaie de gagner sa vie par ailleurs grâce à des petits boulots. Ainsi, nous nous accordons la possibilité de travailler dans des conditions extrêmement favorables pour tout artiste : nous n’avons souvent pas de planning déterminé pour présenter les créations abouties. Nous pouvons consacrer des mois entiers à mener une recherche autour d’un thème et cela nous permet d’arriver à des conclusions très intéressantes.
Depuis quelques années, le KnAM Teatr fait des spectacles qui relèvent d'une démarche documentaire. Comment en êtes-vous arrivés là ?
Le recours au document est le résultat de notre évolution artistique. Dans nos spectacles, nous avons toujours essayé d’expérimenter sur le plan de la forme théâtrale. Notre intérêt pour les pièces traditionnelles s’est peu à peu émoussé et nous nous sommes alors mis à chercher de nouveaux procédés pour exprimer les thématiques contemporaines. Nous sommes progressivement passés de spectacles enrichis de quelques éléments tirés du réel à des créations essentiellement documentaires. Dès 2000, nous avons commencé à utiliser dans nos spectacles des éléments issus de l’histoire personnelle des acteurs, tout d’abord dans Réanimation du dadaïsme, une sorte de manifeste ironique contre la pseudo-théâtralité du théâtre de répertoire, et ensuite dans une performance, La Dominante de l’attente (2002). En 2005, j’ai brutalement perdu ma mère, ce fut un grand choc pour moi. Je ne pouvais plus m’intéresser à la « littérature » et j’ai créé un spectacle intitulé Ma Maman, dans lequel j’ai utilisé nos entretiens, filmés de son vivant, ses photos et ses objets personnels. Depuis ce spectacle, je travaille essentiellement à partir d’articles, d’interviews, de rencontres ; je m’appuie sur des fragments de phrases et sur la vidéo. Ensuite, nous avons créé Endroit sec sans eau (2006), un spectacle basé sur une pièce autobiographique d’Olga Pogodina qui aborde, de façon inédite, des thèmes très actuels, liés à l’histoire récente de la Russie, notamment les conséquences de l’effondrement de l’URSS sur le psychisme des gens et sur le lien social, ainsi que les problèmes du système carcéral. Nous y avons rajouté nos propres témoignages en rapport avec le sujet, des documents vidéo, etc. Puis, en 2008, ce fut Une Guerre personnelle, qui évoque le conflit russo-tchétchène.
Comment définissez-vous le document ?
Pour nous, dans le contexte d'une création théâtrale, le « document », c’est un ensemble de textes relatant des faits et des événements réels, ainsi que des objets susceptibles de nous informer sur cette réalité. Pour les textes, nous avons recours à des témoignages et à des extraits de journaux intimes (y compris les nôtres), à des carnets de notes d’écrivains ainsi qu’à des œuvres non fictionnelles. Nous utilisons également des objets liés à l'air du temps ou ayant « participé » aux événements : photographies, jouets, objets quotidiens que nous avons trouvés, reçus ou qui nous appartiennent. Nous considérons par ailleurs le cinéma documentaire et la vidéo comme des objets. Nous nous servons d’images d'archives existantes, mais aussi de matériaux mis en scène et filmés spécialement.
Quelle a été l'impulsion première de votre nouveau projet Je Suis ?
Deux de nos proches ont dû faire face à une situation terrible, leurs mères ont été atteintes de la maladie d’Alzheimer. Ces drames personnels m'ont beaucoup marquée. J'ai compris à quel point notre mémoire structure notre personne et combien sa défaillance nous fait régresser, au point de nous priver de notre identité... Cette évidence m'a tout de suite renvoyée à un autre problème de mémoire, la mémoire collective et nationale, qui a provoqué dans notre société des dysfonctionnements et des incohérences graves, et, tout récemment, des pulsions autoritaires menaçant gravement les droits des citoyens. Je suis, s'inscrit dans la continuité d'un travail de documentation que nous menons depuis des années sur et avec les habitants de Komsomolsk. La question centrale de cette création est celle de la mémoire et des multiples manipulations qu'elle opère ou subit.
Et sur quelle autre matière porte votre travail d’investigation ?
Nos biographies familiales, celles de nos parents et grands-parents qui ont été déportés, expropriés ou assassinés dans le cadre des répressions staliniennes... Nous nous appuyons aussi sur les travaux et publications d'historiens engagés dans le domaine de la préservation des souvenirs et du « devoir de mémoire » comme Marina Kouzmina. Parmi nos « sources » figurent deux textes de l'auteur français Bernard Noël, Le Dictionnaire de la Commune et Le Livre de l'oubli, qui rejoignent intimement nos questionnements.
Pensez-vous que le théâtre que vous pratiquez à Komsomolsk-sur-Amour, une ville située dans une région culturellement sinistrée, ait un rôle spécifique à jouer ?
De manière générale, aujourd'hui en Russie, et encore plus dans une province comme la nôtre, toute personne qui veut savoir ce qui se passe dans le pays rencontre d'énormes difficultés. Les media indépendants ont quasiment disparu, et ce que la télévision montre quotidiennement n’a que très peu de chose à voir avec la réalité. Dans une telle situation, le théâtre acquiert une fonction supplémentaire, il devient une source d’information. Il est un des derniers endroits où l'on peut parler de tout, parce que, du moins pour l’instant, il se situe en dehors de la zone surveillée par le pouvoir, qui mésestime son rôle potentiel. C’est une grande chance pour nous. Depuis de nombreuses années, la volonté d'éclairer les gens, de leur fournir une information « véridique », est la raison d’être du KnAM Teatr. Pour y parvenir, nous évitons toute partialité politique et nous préférons nous appuyer exclusivement sur les valeurs humaines universelles. Nous n'avons pas d'ennemi à désigner ou dénoncer, mais nous proposons à nos spectateur de développer la plus importante des aptitudes humaines : la capacité d’empathie.
Pensez vous que vous faites du théâtre politique ?
Nous recherchons les traces que laisse la politique dans le cœur des gens. L’homme contemporain se révèle au moment où la politique fait irruption dans sa maison, quand elle commence brutalement à lui couper la parole, quand elle le fait plier tout en réclamant de l’amour et des applaudissements. Les gens se révèlent alors sous des jours différents : certains mentent et trahissent, d’autres accomplissent des exploits et se sacrifient … Notre théâtre éprouve un profond besoin de comprendre ce qui se passe actuellement. Nous menons des investigations, nous cherchons à établir des parallèles entre le passé et le présent. LHISTOIRE OUBLIÉE Tatiana Frolova
L’histoire de la ville de Komsomolsk-sur-Amour, patrie du Teatr KnAM, est symptomatique de la façon dont la mémoire collective se cultive à partir d’une histoire passée sous silence, dont on ne donne qu’une image positive. Komsomolsk aurait été construite par la vaillante jeunesse communiste.
Il n’en est rien. La ville a été construite par des déportés au goulag et, plus tard, par des prisonniers de guerre. La vérité sur la ville a été rendue publique grâce au travail des militants de la Section d’Extrême-Orient de Mémorial. Mais le mythe perdure. Chaque année, la ville célèbre somptueusement l’anniversaire de sa naissance, sans que jamais les élus ne prononcent un mot à la mémoire des constructeurs.
Dans la Russie d’aujourd’hui, on ne parle ni de repentance ni de culpabilité. Toutes les tentatives pour créer un mémorial aux victimes sont restées stériles. Il existe juste une petite pierre commémorative, cachée - ironie du sort - derrière les murs du Palais de Justice. Les jeunes générations ne connaissent pas cette histoire. Et les anciens ont du mal à parler. On ne peut pas évoquer des crimes du passé sans se référer à la terreur stalinienne. Staline était un criminel mais sa tombe demeure dans la nécropole de la Place Rouge et, chaque année, les “victimes” du culte de la personnalité viennent honorer sa mémoire, accompagnés de très jeunes gens. L’histoire falsifiée se transmet par héritage puis elle se répète...
Dans la Russie d’aujourd’hui, la liberté d’expression est de nouveau menacée, les répressions à l’encontre de toute dissidence s’intensifient. Les prisonniers politiques sont réapparus et leur nombre augmente. On alimente de nouveau l’image de l’ennemi, à la fois extérieur et intérieur. Les discours des dirigeants actuels ressemblent à s’y méprendre, tant dans la forme que dans le fond, à ceux prononcés par leur sinistres prédécesseurs.
Nous voulons, par une puissante charge émotionnelle, provoquer de réels changements, aussi modestes soient-ils, dans la conscience du spectateur. Nous voulons lui dire combien il est important de se souvenir non seulement du meilleur mais aussi du pire. C’est seulement au prix de cet effort de mémoire que nous pourrons espérer nous construire un avenir commun. Teatr KnAM |
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