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BOURLINGUER
Propos recueillis par Olivia Baron, Journal du Théâtre de Vidy-Lausanne, février à mai 2014
Dans Bourlinguer, recueil autobiographique, l’écrivain suisse Blaise Cendrars revient sur la colline du Vomero, lieu de sa jeunesse napolitaine, dans une nouvelle intitulée Gênes. Ce récit, retour à l’enfance, déploie un trésor de paysages et d’émotions. Le metteur en scène Darius Peyamiras s’en empare, accompagné par l’acteur Jean-Quentin Châtelain, un maître dans l’art du monologue.
« Suisse errant » comme on le surnommait Max Jacob, soldat, correspondant de guerre et poète, Cendrars n’a cessé de sillonner le globe, en quête de lui-même. « Chaque fois que je me suis retrouvé quelque part à l’étranger, aux antipodes, n’importe où en train de bourlinguer, je me demandais : mon pauvre petit vieux, qu’est-ce que tu fous là ? D’où viens-tu ? […] Exactement comme si je venais de naître », constatait d’ailleurs l’auteur dans une interview donnée à Lausanne en 1949. Mais voyager, Cendrars l’a fait aussi de son fauteuil, retranché pour écrire dans sa maison de Villefranche-sur-Mer. Dès 1943, c’est là-bas qu’il entame un projet autobiographique colossal, où la fiction domine largement la réalité, dont Bourlinguer sera l’un des volets.
Darius Peyamiras, comment est né votre désir d’adapter ce récit autobiographique, lumineux et sensuel à la scène ? Je voulais faire un spectacle sur la marche, une pratique qui sert de révélateur de soi face au monde, mais aussi une source de méditation. Lorsqu’on marche plusieurs jours, on perd ses repères spatio-temporels, on échappe à ses habitudes, à la sonnerie de son téléphone portable. C’est un joyeux égarement, où l’on est porté par les paysages et les rêveries intimes. Je souhaitais aussi retravailler avec mon complice de longue date, l’acteur Jean-Quentin Châtelain, que j’avais dirigé sur un précédent spectacle, Mars de Fritz Zorn. Ensemble, nous avons lu des textes sur la marche, la promenade, de Nicolas Bouvier à Robert Walser, en passant par Gustave Roud, l’auteur de Petit traité de la marche en plaine. Bourlinguer s’est imposé par sa langue musicale et envoûtante qui semble suivre les courbes d’une spirale. Mais c’est surtout la vivacité du récit, la profondeur de ce conte philosophique sur la place de l’homme dans le monde qui m’ont séduit. Le livre rassemble une série de nouvelles où Blaise Cendrars se met en scène parcourant différents ports d’Europe, de Venise à Paris « Port-de-Mer », en aventurier des temps modernes. Dans Gênes, Cendrars s’arrête d’abord à Naples, terre de son enfance, et c’est ce moment-là que j’ai choisi de porter à la scène. Car la dimension philosophique de cette fable sur l’enfance, sur le temps qui passe, mais aussi sur le deuil, m’a infiniment touché.
A seize ans, Cendrars ne « se souvenait déjà plus de son enfance » car « il était à 16’000 lieues du lieu de sa naissance », confie-t-il dans son grand poème, La prose du Transsibérien, écrit en 1913. Comment cette enfance, refoulée par l’écrivain, est-elle réinventée dans Gênes ? De retour à Naples, Cendrars découvre un paysage défiguré par l’urbanisation galopante, transformé par les bâtiments modernes. « Il ne fait pas bon revenir dans la paradis de son enfance qui est un paradis perdu, le paradis des amours enfantines », souligne-t-il. C’est un homme épuisé, acculé, fuyant depuis des mois son ancien patron, après avoir été mêlé à un trafic de perles fines. A bout de force, il s’arrête huit jours dans le clos Virgili, le jardin de son enfance qui abrite le tombeau de Virgile, sans parvenir du tout à trouver le repos. Assailli par un afflux de souvenirs, il revoit l’Italie du XIXème siècle, bruyante et parfumée, peuplée de personnages hauts en couleur, marchands, paysans ou spéculateurs sans foi ni loi. Dans le texte s’entrechoquent des anecdotes sur la vie napolitaine et des réflexions philosophiques sur le genre humain. Cendrars, à soixante ans passés, raconte son enfance, jouant de décalages constants. Ainsi la mort, absente des préoccupations juvéniles, domine le récit. Trois temps, enfance, jeunesse et âge mûr, se croisent, se superposent à l’intérieur du texte, libérant une puissante mécanique de souvenirs. Les spécialistes parlent d’ailleurs d’une écriture rhapsodique, dénuée de toute chronologie et qui procède par strates, par collages, dans une étonnante modernité. C’est un chaos magistralement orchestré.
L’autobiographie semble être au cœur de votre démarche théâtrale. En 1986, vous avez créé au Théâtre Vidy-Lausanne Mars, une adaptation de l’autobiographie de Fritz Zorn. Pourquoi ce genre littéraire intime, où fiction et réalité se brouillent, vous est-il si cher ? Je me sers de l’autobiographie, parole poétique, pour parler un peu de moi, de mes rêves. D’origine iranienne, j’ai une sympathie certaine pour les êtres en exil, déracinés. Et Fritz Zorn, comme Cendrars, sont de grands déracinés, errant dans leur propre pays. Mais ce qui me fascine est avant tout la manière dont le réel est transformé, modelé, sublimé par la plume de ces auteurs. Certains disent que Cendrars est un véritable « mythobiographe ». Il travestit le réel, le subvertit sans cesse. En fait la vérité n’est pas ici de mise. Car l’auteur se situe dans un tout autre registre, celui de la sincérité. Ainsi, Cendrars n’a jamais voyagé en Transsibérien comme il le raconte dans son œuvre. Mais, enfant, il a visité une cabine de ce train mythique exposé lors de l’exposition universelle de 1900 à Paris. De même, la petite Elena qui apparaît dans Gênes, tuée involontairement par un chasseur d’oiseaux, n’a vraisemblablement jamais existé. Mais il y a bien eu un drame dans la réalité. Car l’auteur a entretenu une liaison amoureuse et un long échange épistolaire avec une certaine Hélène, une jeune fille morte lors de l’incendie de sa chambre à Saint-Pétersbourg. Comme dans la structure d’un rêve, tout est transformé, déplacé, créant un univers fascinant. Je crois aussi que la parole intime, autobiographique, offre un regard neuf sur le monde. Dans Gênes, l’ambivalence de Cendrars à l’égard du progrès, entre rejet et fascination, s’affirme. Car le narrateur est horrifié par les ravages des constructions qui saccagent le paysage de sa colline chérie. Toute sa vie, il a entretenu un point de vue déclavé vis-à-vis du progrès, de la prétendue modernité. Ce qui ne l’a pas empêché de se passionner pour de nouvelles technologies comme l’invention de la radio ou du cinéma.
Chez Cendrars, il n’y pas de reconquête du temps perdu comme chez Marcel Proust. Le passé ressurgit par éclats, visions et sensations fugaces comme des flash-back cinématographiques. Cette vivacité du récit a-t-elle joué dans votre désir d’adapter Bourlinguer à la scène? Absolument. A la différence de Proust, le temps passé est totalement perdu pour Cendrars, irréversiblement. Cependant, l’écriture lui permet de retrouver ses yeux d’enfant pour mieux se séparer définitivement du passé. Pour l’auteur, écrire est incendier sa mémoire par le verbe avant de renaître libre. C’est aussi le cas lors de grands procès où la parole permet de témoigner des faits, de libérer les victimes du poids du passé. Ainsi l’écriture de Cendrars a quelque chose d’infiniment cathartique et de violent, pas du tout nostalgique. C’est pour cette raison qu’il a choisi ce pseudonyme incroyable, Blaise Cendrars, qui évoque les « braises » et les « cendres ». Dans le premier volume de ses mémoires, L’homme foudroyé (1945), il explique que « l’écriture est un incendie qui embrase une grand remue-ménage d’idées et fait flamboyer des associations d’images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. […] Car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres »…
Dans Gênes, Blaise Cendrars ressuscite non des personnages célèbres, mais des gens du peuple, les paysans napolitains. Pourquoi cette fresque pittoresque, tableau de l’Italie rurale du XIXème siècle, vous a-t-elle intéressé ? Dès la première lecture j’ai été frappé par la théâtralité de ce petit peuple napolitain, pétri de croyances et de traditions. Cela me rappelait les scènes de foule si importantes dans l’œuvre de Shakespeare. C’est tout l’imaginaire populaire, tissé de vieilles légendes et de superstitions qui anime ces personnages très typés et qui sont intimement liés à la personnalité de Cendrars, à son goût pour l’aventure abracadabrante. Ainsi, la Zia Regula, la folle du village qui urine debout et révèle au narrateur la différence des sexes ou, le paysan Pasqualé, conteur hors pair, qui offre une figure paternelle de substitution. Avec eux, tout le théâtre de la rue, grandiloquent et joyeux, entre en scène sous nos yeux. CENDRARS : LA PREUVE PAR LE FEU Julien Burri, L’Hebdo, 11 avril 2013
Une intense actualité éditoriale rend hommage à Blaise Cendrars. L’écrivain d’origine suisse, qui écrivit son histoire en lettres incandescentes, entre à la Pléiade.
En voiture s’il vous plaît ! En 1913, Cendrars inaugure ce qu’on pourrait appeler « le poème grande vitesse ». Dans La Prose du Transsibérien, il embarque dans le train qui relie Moscou à Vladivostok avec une jeune prostituée, « la petite Jehanne de France ». Ce qui frappe, cent ans après, c’est l’élan d’une écriture qui file à 200 kilomètres à l’heure. Le poème (car il s’agit bien d’un poème) voyage autour du monde, mais aussi dans la mémoire, dans les rêves, le passé… Chez Blaise Cendrars, né Frédéric Louis Sauser en 1887 à la Chaux-de-Fonds, ce qui est écrit a plus de poids que le réel. Qu’importe s’il n’est probablement jamais monté dans le Transsibérien. Commentaire du maître : « Qu’est-ce que cela peut faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous ! » […]
L’écriture et la voix Pour faire connaître les riches amitiés épistolaires de l’écrivain, les Éditions Zoé lancent « Cendrars en toutes lettres », une collection dirigée par Christine Le Quellec Cottier. Les deux premiers volumes sortent le 1er mai, l’un consacré aux lettres échangées entre Henry Miller et Blaise Cendrars, l’autre entre Cendrars et Robert Guiette. Ce qui frappe, c’est de voir combien ces deux écrivains sont éblouis par celui qu’ils considèrent comme leur maître. Pour le jeune écrivain belge Robert Guiette, Cendrars est «LE poète moderne, le poète des villes, du cosmopolitisme, du jazz band, du cinéma, des machines, du mot cru, de l’ironie et de l’humanité d’aujourd’hui». […]
La consécration Depuis vingt ans, les universitaires ont réévalué l’écrivain, qui n’est plus considéré comme un «amuseur» pittoresque ou un simple «conteur». Claude Leroy, qui dirige l’édition de Cendrars à la Pléiade, y est pour beaucoup. Le professeur parisien a défendu une thèse sur l’auteur en 1987. Pour la chercheuse lausannoise Christine Le Quellec Cottier, «Leroy a permis de voir que Cendrars était un écrivain de grande valeur». Avec les recherches de Leroy, de Jean Carlo Flückiger, en Suisse, et de Jay Bochner, aux Etats-Unis, Cendrars a commencé à intéresser les universités et les colloques se sont multipliés. Il est aussi de plus en plus lu dans les lycées. «La parution en Pléiade est l’aboutissement de cette réévaluation critique», explique Christine Le Quellec Cottier. Les deux premiers tomes à paraître sont consacrés aux œuvres «autobiographiques». Des mémoires arrangées, créées de toutes pièces parfois. L’écrivain y forge son mythe en lettres de feu: «Je crois à ce que j’écris, je ne crois pas à ce qui m’entoure et dans quoi je trempe ma plume.» Il brûle par l’écriture, puis renaît, se réinvente, parce que «l’heure est venue d’être vrai». Qu’il règle son compte à la guerre (La Main coupée), nous emmène dans les tribus gitanes (L’Homme foudroyé) ou faire le tour des ports d’Europe (Bourlinguer), qu’il nous raconte l’histoire de Saint Joseph de Cupertino (Le Lotissement du ciel), il s’agit toujours d’autobiographies. «On n’écrit que soi.» Deux autres volumes suivront, probablement en 2015, avec les romans et les poèmes.
Cendrars n’a pas fini de nous faire voyager en nous. BLAISE CENDRARS, LA FABRIQUE DUN ÉCRIVAIN MYTHIQUE Eléonore Sulser, Le Temps, samedi 18 mai 2013
L’auteur de «Bourlinguer» entre en Pléiade par ses écrits «autobiographiques». Des textes où l’auteur forge délibérément sa propre légende, explique Claude Leroy, qui dirige cette édition.
Blaise Cendrars en maître de l’introspection? Les deux premiers volumes de la Pléiade qui lui sont consacrés regroupent une série de textes, notamment L’Homme foudroyé, La Main coupée, Bourlinguer, Le Lotissement du ciel, sous le titre générique d’Œuvres autobiographiques complètes. Un intitulé «autobiographique» qui peut surprendre ses lecteurs, et qui aurait, peut-être, surpris Cendrars lui-même. Car, pour beaucoup, il est d’abord l’écrivain des voyages, des récits fantasques, l’écrivain du mouvement. Un homme qui bouge, qui prend des trains, des paquebots, toujours en partance, en projet, dont les malles, toujours bouclées, n’ont pas le temps de s’empoussiérer. Un homme qui se lie avec tout un chacun, vagabonds, marins, grisettes, jolies femmes, actrices, richards, marchands, peintres et poètes, et qui se délie facilement: «Quand on aime, il faut partir», dit un de ses plus beaux poèmes: «Je suis en route, j’ai toujours été en route», dit un autre (tout aussi beau). Et voilà que la Pléiade – où il entre enfin, cent ans après la parution de L a Prose du Transsibérien – nous présente un Cendrars en maître de l’introspection et de la construction de soi par l’écriture. Un auteur qui – le choix des textes et leur succession dans ces deux volumes le montrent – a bâti consciemment cette image-écran de voyageur toujours de passage; cette image d’écrivain à la marge mais aussi (et surtout peut-être) cette image d’un homme marqué par le destin. Et ce destin, il le forge lui-même en s’inventant un nom de braise et de cendres – Blaise Cendrars –, en construisant une légende autour de sa jeunesse, de ses voyages et de sa main coupée. Ce nouveau regard sur Cendrars a mis du temps à émerger, à dépasser la fascination pour le bourlingueur et les querelles sur l’authenticité de tel ou tel voyage, explique Claude Leroy, qui dirige cette édition de la Pléiade, laquelle doit s’enrichir de deux autres volumes, l’un contenant les romans, l’autre la poésie. Professeur émérite de l’Université Paris Ouest Nanterre, Claude Leroy est atteint, comme il le dit avec humour, de «monomanie cendrarsienne». Ce qui l’a mené, notamment, à diriger l’édition des œuvres complètes en 15 volumes chez Denoël (2001-2006), à publier Partir (anthologie parue dans la collection Quarto, Gallimard) et à signer Dans l’atelier de Blaise Cendrars (Honoré Champion, 2011), texte couronné l’an passé par le Prix de la critique de l’Académie française. Trois moments importants ont fait évoluer le regard sur Blaise Cendrars, explique Claude Leroy. «Jusque dans les années 1960 (Cendrars meurt en 1961), son œuvre était mal connue, ses textes étaient éparpillés, parfois introuvables. Or, au début des années 1960, paraissent, pour la première fois, des œuvres complètes, ce qui lance la recherche.» Puis, nouvel événement capital, dans les années 1970, les archives de Blaise Cendrars sont déposées à Berne, à la Bibliothèque nationale. «Voilà qui permet de découvrir que, sous la légende de l’écrivain toujours en voyage peu soucieux de ses manuscrits, il y a un fou d’écriture qui prenait soin très méticuleusement de ses dossiers, de ses documents, de ses manuscrits, note Claude Leroy. Apparaît alors peu à peu un autre Cendrars. Et aujourd’hui – troisième temps –, la Pléiade s’apprête à donner une audience tout à fait nouvelle aux recherches littéraires qui ont suivi l’ouverture des archives et qui, en de nombreux points, vont à l’encontre des images véhiculées par l’histoire littéraire.» On a d’abord lu Cendrars dans la fascination de l’aventurier, puis en se demandant si ce qu’il racontait était vrai ou faux. Désormais, on s’interroge sur ce projet singulier d’écriture de soi. «Cendrars a été perçu comme un affabulateur, voire un mythomane – avec ce que cela peut supposer de pathologique, reconnaît Claude Leroy. On le prenait pour quelqu’un qui racontait des histoires de café du commerce, qui mentait beaucoup. On a vu ses textes comme une suite d’écarts à la vérité, ce qui est vrai, bien sûr: quand on met bout à bout ce qu’il raconte sur lui-même, on obtient un vrai roman. Il adorait mystifier ses biographes. Il se fait naître à Paris (alors qu’il est né à La Chaux-de-Fonds) et d’une mère écossaise! Il aurait passé son enfance en Egypte, il est allé en Chine, etc. Cendrars n’est certes pas un bon témoin. Mais ce qu’on manquait en pointant les voyages imaginaires et les rencontres qui n’ont pas eu lieu, en pointant toutes ces inexactitudes, c’est le texte, le mythe même, que tous ces écarts composent.» Ce projet autobiographique d’un genre singulier – projet «auto-mytho-biographique», dit Claude Leroy – apparaît tôt dans la vie de Frédéric Sauser, qui deviendra Blaise Cendrars. «Le projet de se dédoubler en se construisant une légende est très précoce, explique le professeur. Ce n’est ni une mythomanie tardive, ni une pente naturelle de sa personnalité qui le pousserait à affabuler, il s’agit d’une construction délibérée. Dès les années 1910 et 1911, Cendrars écrit sur ce désir de se cacher derrière un écran, un personnage, pour travailler plus librement.» «Si nous avons décidé, continue-t-il, contre la chronologie, d’ouvrir cette édition de la Pléiade par des textes «autobiographiques», c’est parce qu’on y voit Cendrars en train de se construire.» Pour Claude Leroy, l’œuvre de Cendrars est tout entière marquée par la construction mythique de soi: «Le Transsibérien est un poème autobiographique, à la façon de Cendrars. Ses romans L’Or, Dan Yack, Moravagine, Rhum mettent en scène des doubles de l’écrivain; des personnages qui rompent avec leur vie, qui s’en vont à la conquête d’eux-mêmes et du monde. Ce sont des détours, des manières de se construire par délégation. Mais dès les années 1920, ce besoin de détours fictionnels s’est estompé chez Cendrars. Et dans ce texte clé qu’est Une Nuit dans la forêt, il en vient à se prendre lui-même pour objet.» Ce récit mythologique de soi, cette inscription de la légende dans la vie même de Cendrars, continue d’enthousiasmer Claude Leroy: «C’est un grand fascinant, dit-il. Il est un univers aux dimensions multiples, qui demande à être situé sur de nombreux plans différents, plein de secrets et plein de promesses. Ce qui est une aubaine pour les lecteurs et les critiques.» Un cas unique? «Je ne connais pas d’autre écrivain qui ait perdu sa main droite et qui ait écrit toute son œuvre de gaucher à partir de cette blessure; je ne connais pas d’écrivain qui ait fait d’une amputation aussi abominable la source d’une renaissance, l’origine d’une œuvre. Et sa blessure n’est pas qu’un événement cruel dans sa vie, elle en est le pivot», conclu Claude Leroy. Cette main coupée qui, écrivait Cendrars, élaborant son mythe personnel dans Au Cœur du monde, «brille au ciel dans la constellation d’Orion».
Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, sous la direction de Claude Leroy, Éditions Gallimard, La Pléiade, tome I & tome II, 2013. NOTE DINTENTION On naît au hasard, on est tout à coup dans un berceau, on ne sait pas d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on est, on vous apprend ça par la suite. Eh bien moi j’ai toujours vécu comme ça. Chaque fois que je me suis trouvé quelque part à l’étranger, aux antipodes, n’importe où en train de bourlinger, je me demandais : mon pauvre petit vieux, qu’est ce que tu fous là ? D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu dans ce pays-ci et pas dans un autre ? Exactement comme si je venais de naître.
Blaise Cendrars, Interview à Radio Lausanne en 1949
Jean-Quentin Châtelain et moi-même avions envie de travailler à nouveau sur un monologue. Je lui ai proposé le thème de la « marche » : soi face au monde, à l’univers. J’ai lu de nombreux auteurs, de Bouvier à Walser et j’ai trouvé ce texte de Cendrars, Gênes, édité dans un recueil intitulé justement Bourlinguer. Il y avait là une langue extraordinaire, envoûtante, musicale, écrite en spirale et dont le centre collait à la quête que je me proposais de traiter, une réflexion sur l’aventure humaine. Nous avons été séduits.
« Bourlinguer ». J’aime ce mot, il évoque l’errance, la découverte, l’aventure, on pense à « rouler sa bosse », à « mener une vie aventureuse ». Mais cela signifie aussi, dans la langue des marins, « faire des efforts pour avancer contre le vent et la mer ».
Blaise Cendrars écrit ce texte à l’âge de 61 ans, il se met en scène à 20 ans revenant sur les traces de son enfance napolitaine sur les hauteurs du « Voméro », la colline qui surplombe la baie de Naples. Ce retour donne lieu à une fulgurance d’écriture très inventive, qui passe de l’anecdote détaillée autour de personnages hauts en couleurs à des réflexions sur le genre humain.
Lorsqu’il revient en septembre 1906 dans ce quartier qui abritait le « Palazzo Scalese », cette vaste maison entourée d’un jardin exotique dans laquelle il a vécu, Blaise Cendrars est en fuite. Il fuit son patron, avec lequel il a un grave contentieux, depuis le caravansérail de Téhéran, trois mois de poursuite mouvementée. Il découvre les lieux de son enfance complètement transformés, en proie à de nombreux projets immobiliers plus ou moins frauduleux ou contestables. Il est dans un sale état, crevé, perdu, à se demander qui il est.
Et il s’enterre, pour retrouver ses forces, ses racines, sa lumière. Il le fait dans le « clos Virgilii », jardin du tombeau de Virgile, au sommet de la colline, lieu des heures magiques passées en compagnie d’Elena ; il ne fait pas bon revenir dans le paradis de son enfance qui est un paradis perdu, le paradis des amours enfantines écrit Cendrars. Partant de là, le récit se déroule.
C’est un voyage dans le Naples du début du siècle, rempli de sonorités, d’odeurs, de musique, de misère et de richesse, c’est le voyage intérieur d’un être en quête de l’essence des choses. Par la force de ses évocations, il nous parle de l’histoire des humains, du grand théâtre du monde. Il évoque son amour pour la petite Elena, avec qui il découvre la beauté de la nature, et la nature de la beauté féminine ; il y a là une initiation à la sexualité à travers une évocation de la nature. C’est un texte euphorique.
Il s’agira de mettre en forme ce voyage dans l’enfance, d’emmener le spectateur sur ce chemin parsemé de poésie et de mystère, dans un univers rêvé.
Darius Peyamiras BLAISE CENDRARS ET HENRY MILLER, UNE AMITIÉ EN TOUTES LETTRES Eléonore Sulser, Le Temps, samedi 27 avril 2013
Deux arpenteurs du monde, deux aventuriers – ou «desperados» comme le dit l’Américain – littéraires, deux écrivains au travail avant tout. Leur correspondance qui paraît ce printemps dessine leurs portraits croisés d’hommes écrivant.
Ce qu’il y a de beau avec les correspondances, c’est tout à la fois leur fragilité et leur côté brut. On risque fort de ne pas y trouver ce qu’on cherche; on en ressort avec des images, des fulgurances qui se glissent entre les œuvres, éclairent subitement, et sans apprêt, des recoins de la vie des écrivains. A leur façon, hachée, les lettres racontent leurs propres histoires sur les hommes qui les ont écrites. Souvent, les correspondances ont des trous. Blaise Cendrars-Henry Miller, Correspondance 1934-1959 paraît aujourd’hui chez Zoé dans une nouvelle collection ad hoc nommée Cendrars en toutes lettres. Vingt-cinq ans donc, entre Miller et Cendrars, d’une correspondance inaugurée en 1934. Or la première lettre signée «Ma main amie/Blaise Cendrars» – signature habituelle de l’écrivain qui salue ainsi sa main gauche qui écrit à la place de l’autre, perdue à la guerre – ne date que de 1947. Les lettres antérieures de Cendrars à Miller ont été perdues et la Deuxième Guerre mondiale a interrompu l’échange. La missive du 18 juin 1947, la première sous la plume de Cendrars, débute par l’adresse suivante: «Mon cher vieux Henry Miller»; preuve qu’une chaleur, qu’une amitié se sont solidement, et de longue date, installées entre les deux hommes. Henry Miller rencontre Blaise Cendrars à Paris en décembre 1934. Il vient de publier en France – le livre sera longtemps interdit en Amérique – Tropic of Cancer. Henry Miller admire Cendrars depuis sa lecture passionnée – et laborieuse – de Moravagine paru en 1926. C’est le premier roman, racontera-t-il, qu’il s’est efforcé de lire en français, dictionnaire à portée de main. Blaise Cendrars, qu’on découvre dans sa correspondance en lecteur assidu, rapide, passionné et curieux de tout, a lu Tropic of Cancer que Miller lui a envoyé. Il veut rencontrer ce Miller. Et il sera d’ailleurs le premier à signer, à l’été 1935, un compte rendu enthousiaste du livre dans la revue Orbes. Dans ce texte, Cendrars hisse d’emblée Henry Miller, qui est encore inconnu, au rang des écrivains de talent – «un écrivain nous est né»! Cendrars y proclame entre eux une fraternité: «Je me devais de vous saluer, mon cher Henry Miller, car moi aussi j’ai erré pauvre et transi dans les rues hostiles d’une grande ville à l’étranger où je ne connaissais pas âme qui vive, et où j’ai écrit mon premier livre, c’était dans votre vieux New York…» Les deux écrivains se rencontrent donc le 14 décembre 1934. L’occasion d’homériques agapes, raconte, dans son excellente introduction, Jay Bochner, qui a établi la nouvelle édition de ces lettres. Miller, intimidé, se demandera – il le raconte après coup dans une lettre à Anaïs Nin – s’il était bien à la hauteur de la situation: «Ce fut le plus magnifique hommage que j’aie jamais reçu d’un homme – d’un écrivain, veux-je dire.» Du fait de cet adoubement, du fait que Cendrars est alors connu et pas Miller, et malgré leur différence d’âge insignifiante (Cendrars est né en 1887, Henry Miller en 1890), l’auteur de La Prose du Transsibérien conservera toujours une sorte de droit d’aînesse sur Henry Miller, note Jay Bochner. Leur relation sera d’ailleurs essentiellement épistolaire; quelques repas partagés avant que Miller quitte la France en 1939 pour la Grèce puis l’Amérique où il s’installe, en 1944, au bord du Pacifique dans son refuge de Big Sur. Miller ne reviendra à Paris qu’en voyage: il passera, avec Cendrars, le Nouvel An 1953 mais il n’osera plus, alors qu’il revient dès 1959 plus régulièrement en Europe, lui rendre visite. Il craint de trouver un homme foudroyé. Blaise Cendrars, frappé par une série d’attaques, est partiellement paralysé et mourra en 1961. Entre-temps, Henry Miller fera la connaissance de Miriam Cendrars, la fille de Blaise, qui lui rend visite à Big Sur. Il la recevra très chaleureusement. Les lettres d’Henry Miller – la plupart écrites en français par égard pour Cendrars, ce qui entraîne un poétique festival d’anglicismes – témoignent toutes de l’admiration sans faille qu’il voue à Cendrars, dont il commente les écrits avec emphase: «Toujours, en finissant un livre de vous, je suis étouffé, englouti, sousmergé (sic!), anéanti. Et j’ai une assez bonne digestion!» Dans ses moments d’enthousiasme, il lui donne du «très cher grand maître! […] Pour chaque centaine de pages que j’écris, il me semble que vous écrivez 500 pages, peut-être mille!» Il s’offre à rendre service, proposant d’envoyer des livres anglais; il lui transmet des cadeaux; il parle de Cendrars autour de lui, distribue ses livres et tente sans relâche de le faire publier aux Etats-Unis. Lorsqu’on peut, en regard des siennes, lire enfin les réponses de Cendrars – dès 1947 – on découvre en face un correspondant très amical certes, mais aussi laconique et direct que Miller est disert et admiratif. «Mon cher Henry Miller, terminé la lecture des deux premiers volumes de Sexus. Ce sont des livres sans poésie mais les seuls vrais sur New York. Je ne vous en demande pas davantage. Merci.» Mais même lorsque Cendrars, qui ne ménage pas ses amis, se montre un rien vachard à l’égard de Miller, celui-ci, devenu à son tour célèbre, fidèle à son allégeance première, ne se départit pas de son enthousiasme. Les deux hommes parlent beaucoup boutique littéraire, évoquent parfois leurs souvenirs d’aventuriers dans New York ou Paris, s’informent des bonnes bouteilles qu’ils boivent, se tiennent au courant de leur situation familiale. Cendrars salue la naissance de Tony, un fils de Miller – «Savez-vous que, né un 29 août, il est du même signe que moi, de la Vierge», écrit-il au nouveau père. Il demandera ensuite des nouvelles du «fiston»… Plus tard, Miller lui parle de son divorce, du déchirement de la séparation d’avec les enfants… Cendrars, lui, se confie moins intimement mais il évoque beaucoup son travail et ses difficultés: «Votre aquarelle est bien arrivée sous la neige! J’écris beaucoup, beaucoup. Vous allez recevoir encore un gros volume pour Pâques. Excusez-moi. Mais la vie est si moche dans le monde… Que faire d’autre?» Ou: «A part ça, je travaille comme un imbécile. 18h de machine à écrire par jour! Je commence à en avoir assez!…» Des images, des instants partagés, racontés, on retiendra donc surtout ceux de l’écriture, du travail et des souvenirs… Et encore quelques histoires folles comme celle de Jaime de Angulo, que raconte Miller à son ami Cendrars, histoire flatteuse pour celui-ci, forcément, mais aussi chaleureuse: celle de ce vieil anthropologue, Jaime de Angulo, qui vit en ermite, reclus à Big Sur et qui découvrant L’Homme foudroyé sort soudain de sa tanière en criant à tout vent: «Cendrars, quel homme, quel homme! Il n’est pas un homme, il est mille hommes!»
Blaise Cendrars - Henry Miller, Correspondance 1934-1959, Ed. par Jay Bochner; coll. de Christine Le Quellec Cottier; trad. (des lettres de Miller) par Miriam Cendrars, Éditions Zoé, 2013. |
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