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LILLO OU LART DE LA « REFUTATIO »
Cécile Dalla Torre, Le Courrier, 10 avril 2013
Gorgias, de Platon, épate au Poche, à Genève. En piste avec trois pointures, José Lillo saisit l’art de la rhétorique à pleines mains.
Il faut s’appeler José Lillo pour monter du Platon en 2013. Et s’attaquer à la rhétorique, un sujet qui l’habite depuis des années. « Sert-elle l’intérêt public ou le seul intérêt de ceux qui la manient avec aisance ? » Au Poche, au bout du lac, le comédien et metteur en scène genevois revient en force, cette fois-ci avec un attelage de trois splendides comédiens, dont un Jean-Charles Fontana, en jeans et baskets, aussi vif qu’un jeune homme – malgré ses quatre-vingts printemps passés. Gorgias est un hommage du théâtre à l’art de la parole – pour cela, il était donc judicieux de faire appel à une pointure de la scène telle que Jean-Charles Fontana. Et au-delà, une belle démonstration de ce qu’est la manipulation, via cette arme redoutable qu’est le langage. D’où l’acuité d’une critique politique, toujours aussi actuelle qu’à l’ère platonicienne.
Kung-fu philosophique Dans Gorgias, Platon avait voulu une suite de trois dialogues philosophiques entre Socrate et ses adversaires : Gorgias, Polos et Calliclès. Lillo, qui adapte le texte à la scène, en a fait une véritable « joute oratoire ou kung-fu philosophique », endossant lui-même le rôle de Socrate, père spirituel de Platon. Sièges du Poche démantibulés, la salle offre son espace en bi-frontal pour ce combat sans cape ni épée, qui s’appuie sur la force des comédiens en présence. Sur le long tapis rouge séparant le théâtre en deux camps, les rhéteurs affrontent le maître indubitable de la refutatio, façon show télévisé. Sous la lueur d’un immense projecteur qui le suit pas à pas, Socrate met Gorgias, célèbre orateur de la cité d’Athènes, au défi de lui définir ce qu’est la rhétorique. Un art de la tromperie dont se servent les puissants, au mépris de la justice et de la vérité, selon Socrate. « Les criminels sont-ils ceux qui se servent à tort de leur art », questionne-t-il ? « L’injustice et tout autre vice de l’âme sont-ils les plus vilains des maux ? » Autrement dit, « commettre l’injustice est-il plus vilain que la subir ? »
Rage de dire Foulard jaune soleil rehaussant sa crinière blanche, Jean-Charles Fontana, dans la peau de Gorgias, va donc tenter avec fière allure de réfuter le questionnement socratique que Lillo – barbe du sage pour l’occasion – déploie sur le plateau. Une fois le raisonnement du «communicateur» (oui, les Grecs étaient bien précurseurs en tout) réduit à néant, le jeune Polos prend le relais pour tenir tête à Socrate. Armé de son costume blanc et de la fougue de sa jeunesse, David Gobet, faisant largement le poids par la maîtrise de son jeu, fera pourtant pâle figure devant le philosophe grec. Seul Amhed Belbachir, imposant Polos par la carrure autant que par sa voix de basse, saura trouver la répartie, et la franchise – compétence ayant fait défaut à ses deux autres homologues – pour contrecarrer le raisonnement socratique. Car oui, «si l’on a honte de ce que l’on pense, on finit par se contredire». Par ses fonctions politiques dans la cité athénienne, on ne manque pas de tirer des parallèles avec toutes celles et ceux – dont la Dame de Fer qui s’est éteinte en ce lundi de première – qui ont marqué la démocratie du sceau de leur tyrannie. Sans autre artifice que la puissance du verbe et du jeu, les trois jouteurs, magnifiquement dirigés par le metteur en scène, dominent tour à tour l’arène quand bien même leur propos semble vil, voire malotru. José Lillo, qu’on avait laissé sur les pas d’un Karl Kraus dénonçant la propagande nazie – dont il a repris cette année encore La Troisième Nuit de Walpurgis –, poursuit dans une même gestuelle, certes plus affirmée ici et sur un mode satirique, cette quête de vérité et de justice dont son théâtre se fait habilement l’écho. Avec cette même rage de dire qu’on ne se lasse pas d’entendre. PLATON OU LA JOIE DU COGNEUR Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 10 avril 2013
José Lillo porte à la scène «Gorgias», dialogue platonicien qui oppose philosophie et rhétorique. Vivifiant quand l’averse de mots parvient à fouetter la touffeur du propos.
Un défi. José Lillo, lecteur frénétique et acteur au charme ombrageux, fait le pari de porter à la scène une matière qui relève du pur esprit: un dialogue platonicien, Gorgias, opposant philosophie et rhétorique. La première, dit Socrate, est l’art de la vérité, tandis que la seconde relève de la séduction. L’une est exigeante, douloureuse, quand l’autre est complaisante et trompeuse. Sur le plateau du Poche transformé en lice médiévale, les orateurs s’affrontent dans la longueur, tels des chevaliers de la parole. Les jeux de lumière de Rinaldo Del Boca évoquent, eux, les mises en scène outrancières du catch. Climat de joutes, donc, pour une météo vivifiante, mais qui peut encore gagner en intensité.
Jean-Charles Fontana, 83 ans, est une mémoire du théâtre. Ce comédien à l’œil farceur a croisé Jean Cocteau et Jean Marais dans le Paris de ses jeunes années avant de venir en Suisse romande, où il n’a cessé d’inspirer les metteurs en scène (Richard Vachoux, Hervé Loichemol, François Marin, etc.) par son décalage inné. Au Poche, il est Gorgias, rhéteur charmeur et convaincu que sa pratique est «cause de liberté et principe de commandement». «Si tu possèdes le pouvoir de convaincre, dit-il, la mèche rose et les baskets pop, tu feras du médecin un esclave.» Sceptique, Socrate démontre les risques de cette habileté qui ne se soucie pas du fond. «La rhétorique est donc productrice de conviction; elle fait croire que le juste et l’injuste sont ceci et cela, mais elle ne les fait pas connaître», constate le maître en réfutation incarné par José Lillo, barbe et cheveux en bataille. Le philosophe privilégie le savoir sur la croyance et déplore qu’un as de la rhétorique soit plus convaincant sur des questions de santé que le médecin lui-même…
Au tapis, Gorgias! Jean-Charles Fontana s’assied dans le public, devenant simple spectateur d’une joute qui continue sans lui. Face à Socrate, deux nouveaux concurrents: Polos et Calliclès (David Gobet et Ahmed Belbachir, excellents). L’enjeu? L’injustice, celle qu’on subit, celle qu’on inflige. Annonçant le protestantisme, Socrate soutient qu’un homme qui subit une injustice est plus heureux qu’un homme qui l’inflige. «J’affirme que l’être doté d’une bonne nature morale est heureux, mais que l’être injuste et méchant est malheureux.»
En face, Calliclès prône la jouissance des sens. Il dit surtout que, dans la vraie vie, celle des entrepreneurs et des politiciens, les propos de Socrate ne sont que bavardages enfantins. A la manière de Sarkozy, le personnage de Belbachir a la force du pragmatisme. On ne l’aime pas, mais on l’écoute. D’autant que Socrate défend une position dangereuse, lui aussi. Celle qui, par son moralisme sans faille, évacue tout le mystère et l’aléatoire humains…
Dehors, il pleut des cordes, dedans, il pleut des mots. Avec plus ou moins de vigueur selon la touffeur du propos. Mais José Lillo le confirme, il y a une vie théâtrale pour la philosophie. JOUTES ORATOIRES Katia Berger, La Tribune de Genève, 10 avril 2013
Il ose, Lillo! Il ose casser l’idée reçue selon laquelle une scène de théâtre ne saurait accueillir un débat philosophique sans barber son public. Et une fois ce défi-là relevé, c’est une kyrielle d’autres idées reçues que, sur les pas de Platon – oui, Platon! –, il pulvérise l’une après l’autre. En allant chercher près de deux mille cinq cents ans en arrière le plus satirique des commentaires sur notre époque contemporaine! La question qui taraude le comédien et metteur en scène genevois José Lillo est de savoir à quel point parler, c’est agir. Dans quelle mesure la rhétorique est un art, un crime, ou un simple savoir-faire: une «cuisine». Et pour répondre à cette question, il n’a d’autre moyen que la parole elle-même, sa force de conviction, que le jeu théâtral porte à son paroxysme. Le féroce dialogue platonicien que Lillo a soigneusement épuré pour les besoins de sa cause oppose quatre rhéteurs au verbe acéré: Gorgias, philosophe vedette qui préside au tournoi oratoire, et qu’interprète un vénérable Jean-Charles Fontana, chevelure blanche parcourue d’une mèche rose. Polos, son jeune disciple incarné par un David Gobet en costard immaculé. Calliclès, l’apologue de la jouissance et de la loi du plus fort, à qui Ahmed Belbachir donne le tonus d’un arrogant trader. Et l’invincible Socrate himself, monument d’ironie et de morale, que joue un José Lillo perfide autant qu’hirsute. Sous un projecteur dirigé manuellement, les quatre adversaires se combattent à tour de rôle, aux deux bouts d’un tapis rouge qui traverse le public. Leur formidable joute captive, désopile, et révèle surtout comment, de tout temps, la propagande peut précipiter la démocratie dans la démagogie. GORGIAS Rosine Schautz, Scènes magazine, avril 2013
Rhétorique, démocratique, art oratoire réfutatif, savoir-faire, contrefaçon, sophistique, pouvoir, justice, morale, choix de vie, recherche du vrai et du bien, voici quelques-uns des thèmes qu’aborde le Gorgias de Platon, rédigé vers 387 av. J.-C. Texte philosophique foncièrement contemporain qui donne d’emblée envie de repenser certaines priorités.
Le dialogue du Gorgias est composé de trois entretiens. D’entrée de jeu, Socrate pose à Gorgias, célèbre débatteur, la question inaugurale du dialogue : Qu’est-ce que la rhétorique ? Quel est cet art, Gorgias, que tu pratiques et que tu enseignes aux Athéniens ? La réponse de Gorgias est décevante, il se perd en formules creuses sur la grandeur et la beauté d’un art dont il ne parvient pas à définir l’objet. Surgit alors le jeune Polos s’immisçant dans le débat pour défendre l’idée qu’il faut faire fi de toute moralité dans l’art des rhéteurs car seul importe le pouvoir de convaincre et de l’emporter face à l’autre. Mais Socrate lui montrera que ce pouvoir n’est en rien un pouvoir. Suit Calliclès. Avec lui Socrate est devant un adversaire d’une toute autre dimension. Non seulement Calliclès est un maître de l’art oratoire, mais il a surtout cette hauteur, cet aplomb, qui ont manqué à ses prédécesseurs. Lui assume clairement les conséquences les plus ultimes de ses positions. Le ébat change alors de ton, on a affaire à deux conceptions totalement antagonistes de la vie. En effet, tout oppose ces deux hommes : leur vision de la justice, du pouvoir, du bonheur. Calliclès, incapable de l’emporter, finit par déclarer forfait, et dans une dernière étape Socrate continuera seul, en s’engageant dans une magnifique plaidoirie pour ce qui est à ses yeux l’unique vie qui vaille, celle consacrée sans répit à la recherche du bien.
Entretien avec José Lillo, metteur en scène :
Comment est né ce projet d’adaptation d’un des plus fameux dialogues de Socrate ?
A l’origine de ce projet, il y a Bouveresse. J’aime beaucoup ce philosophe. Dans un entretien de 2006, il mentionnait Gorgias « Nous avons nos Gorgias, nos Calliclès… Platon et Aristote savaient que la démocratie est toujours menacée par une forme de dégénérescence catastrophique qui s’appelle la démagogie ». A la suite de mon travail sur Kraus, j’ai voulu creuser cette thématique démocratie/démagogie, aller voir de plus près ce qu’était la rhétorique, la propagande, le verbe. J’ai donc relu Platon et décidé d’adapter ce dialogue pour la scène, ce qui m’a demandé un long travail de « coupe », et de montage.
Justement, comment adapter de la philosophie de manière à ce qu’elle puisse être montrée sur une scène et surtout entendue par un public pas forcément spécialiste ?
J’ai vu que Gorgias s’articulait en trois matches, en trois « tableaux », et que dans un certain sens, c’était déjà « de la dramaturgie » possible. A l’inverse du Marivaux que j’ai présenté l’été dernier à l’Orangerie, Le petit-maître corrigé, qui est une pièce très dialogue, dialectique même, très écrite et dont le contenu est, si l’on prend la peine de lire en détail, très philosophie, là, j’avais de la philosophie construite certes de dialogues, mais qu’il me fallait adapter en conversation crédible. Et en langage moderne. Pour ce faire, j’ai utilisé la belle traduction de Monique Canto-Sperber, très directe, très contemporaine aussi, dans laquelle j’ai coupé de manière à avoir un texte fluide, théâtral, oral précisément, que l’on peut comprendre à l’écoute, sans devoir recourir ou se référer au texte écrit. J’ai ôté certains exemples qui m’apparaissaient redondants ou superflus pour la démonstration, mais j’ai tenu à garder la formidable ironie, une ironie spirituelle, qui existe dans le texte originel. Il y a des passages, en effet, particulièrement comiques, qui font rire. De quoi traite cette pièce ? Quels sont d’après vous les traits pertinents majeurs ?
Il y a plusieurs thèmes qui résonnent avec notre monde actuel. Par exemple cette idée de rhétorique, de technique apprise, efficace mais irrémédiablement porteuse de fausseté, de factice qui fait écho en sous-texte aux propagandes actuelles, ou pour citer Bouveresse, à « ces systèmes de communication moderne qui fournissent à la manipulation et au mensonge des instruments d’une puissance inimaginable ». Il y a aussi ces réflexions sur le gouvernement de soi et des autres, ou encore ces passages sur le droit selon la Nature version « que le meilleur gagne » qui apporte inéluctablement les dérives que dénonçait déjà Kraus, ou encore la thématique de la logique, de la morale, du mensonge, bref, toute une panoplie de problématiques qui peuvent faire sens en 2013 et qui questionnent, mettent en question le verbe, la parole et l’usage que l’on en fait. Thème théâtral s’il en est…
Comment avez-vous envisagé la mise en scène, les décors, les costumes ?
J’ai pensé à un dispositif bi-frontal avec tapis rouge, une veine, une bande visible qui traverserait la scène sur laquelle on cheminerait comme on chemine dans une pensée qui s’invente en temps réel et s’articule au fur et à mesure. Tapis rouge aussi pour figurer l’espace public que j’entends comme territoire en partage, mais également comme espace de rassemblement à l’usage de tous, agora relevant du domaine public tout en étant quand même circonscrite, délimitée. Côté costumes, j’ai opté pour du contemporain, des habits de tous les jours, et enfin pour le son, nous avons pensé à quelques morceaux de musique pour signifier subrepticement que ce Gorgias qui veut convaincre les foules - et qui y parvient - est une sorte de star en tournée, en tournée de démonstration, en tournée de ‘rhétorique’… |
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