LE « GORGIAS » : UNE SATIRE FÉROCE


ABUS DE LANGAGE


LES JEUX DE LA POLITIQUE


ENTRETIEN AVEC JACQUES BOUVERESSE


LE « GORGIAS » : UNE SATIRE FÉROCE
 

Notes d’intention de José Lillo, février 2013

 

Le point de départ de mon attention portée sur ce texte de Platon a été la lecture d’un entretien donné par Jacques Bouveresse, éminent spécialiste de Karl Kraus, titulaire de la chaire de « Philosophie du langage et de la connaissance » au Collège de France, dont voici un extrait :

 

« Nouveaux Regards » (Revue de l’Institut de Recherches de la FSU - propos recueillis par Evelyne Rognon et Régine Tassi) : En vous écoutant, on ne peut s’empêcher de penser, dans la même veine, à tout le travail de Platon pour dénoncer la rhétorique. Le problème est toujours là. Il explique en partie la crise actuelle que nous connaissons en politique.

 

Jacques Bouveresse : Nous avons nos Gorgias, nos Calliclès. Un peu comme Platon, j’essaie de défendre la vérité désarmée et menacée contre la toute-puissance de la rhétorique. (…) Platon et Aristote savaient, que la démocratie est toujours menacée par une forme de dégénérescence catastrophique qui s’appelle la démagogie. Nous sommes confrontés à des problèmes tout à fait semblables et qui sont, d’une certaine façon, aggravés par le fait que les systèmes de communication modernes fournissent à la manipulation et au mensonge des instruments d’une puissance inimaginable. Les dictateurs ne gouvernent pas seulement par la répression et la violence, mais également par le verbe.

 

La lecture de ce dialogue de Platon, considéré comme le plus animé et le plus féroce de l’œuvre, m’a persuadé que j’avais sous les yeux l’un des textes les mieux armés pour nous faire entrevoir, en nous amusant, les enjeux fondamentaux liés à de terribles questions.

 

Parallèlement, si le nom de Platon évoque immédiatement la philosophie, il n’est pas nécessairement su qu’il l’a écrite sous forme de dialogues animés et, qui plus est, comme c’est le cas dans le Gorgias, en conférant à ceux-ci la force d’une intrigue vigoureuse où la crédibilité des différents locuteurs est violement mise à l’épreuve par un Socrate déchaîné.

 

Un philosophe star, Gorgias (interprété par Jean-Charles Fontana) donne à Athènes un show public sur la rhétorique. Mis à mal par Socrate (José Lillo), Polos (David Gobet), disciple de Gorgias, entreprend de venger l’honneur de son maître. Mais, défait à son tour, ce sera à Calliclès (Ahmed Belbachir), organisateur de la soirée et apologiste d’une philosophie du surhomme, de se charger de régler son compte à toute pensée qui voudrait barrer la route à un monde où les « meilleurs » et les plus « compétents » ont par nature droit de vie et de mort sur le reste des hommes.

 

En procédant à une épure radicale du texte original, il a été possible d’en faire jaillir le génie satirique, sa veine comique ainsi que l’incontestable art poétique qui en structure la pensée et qui fait, à mes yeux, de Platon non seulement un philosophe fondamental mais un dramaturge de premier plan.

 

La Grèce étant le berceau de l’Europe de la culture, il est poignant de considérer que la terre où est née la philosophie est aujourd’hui mise à sac par la puissance des experts contre laquelle prévenait déjà, il y a presque 2'500 ans, le Gorgias de Platon.


 

ABUS DE LANGAGE
 

 

José Lillo, mai 2012

 

Socrate, philosophe de rues, citoyen dissident, arpentait la cité et pratiquait l’art redoutable de ne rien admettre d’un discours, quel qu’il soit, qui n’eut été rudement mis à l’épreuve et à fond vérifié. Les maîtres de la parole de son temps l’ont senti passer. Ce qui semblait faire sens se révélait, souvent, n’être qu’un tissu de pacotilles qui dupait et les auditeurs et le beau parleur lui-même.

 

Il désarmait.

 

Il avait cette insolence d’utilité publique.

 

Nous gardons de lui l’image d’un sage. Il passait, de son temps, pour un voyou.

 

Socrate n’a rien écrit. C’est à Platon que nous devons de le connaître.

 

Il l’a mis en scène dans de fabuleux dialogues, d’extraordinaires joutes verbales.

 

Le Gorgias est le dialogue le plus virulent, le plus personnifié et le plus combatif de tous. Il tape fort, il va où ça fait mal. Il démonte tout, il pousse les raisonnements jusqu’à la dérision. Jusqu’au ridicule. « Cassés », dirions-nous aujourd’hui. Il est de hautes pensées qui sont des blagues qui s’ignorent.

 

Le voilà s’invitant au sauna, au milieu de trois personnages parfaitement représentatifs de la philosophie dominante de son temps : Gorgias, Polos et Calliclès. Trois champions de la rhétorique.

 

Le moule ne s’est pas brisé, ce sont les mêmes aujourd’hui. Qu’ils fassent de la politique, de l’économie, qu’ils présentent des émissions à la télé. Nous sommes toujours, comme Socrate, face à de terribles abus de langage. À des constructions imaginaires de sens qui n’ont aucun sens.

 

Lui avait les armes. Il avait la façon de savoir à quoi s’en tenir. L’audace et le courage. La légèreté qui touche juste.

 

Je voudrais que ce soit comme un film de kung-fu verbal de philosophie au sauna. Voilà à quoi je rêve pour ce Gorgias.


 

LES JEUX DE LA POLITIQUE
 

 

Hanna Arendt, La philosophie de l’existence, 2000.

 

On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec des grandes robes de pédants. C’étaient des gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis ; et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique, ils l’ont fait en se jouant ; c’était la partie la moins philosophe et la moins sérieuse… S’ils ont écrit de politique, c’était comme pour régler un hôpital de fous ; et s’ils ont fait semblant d’en parler comme d’une grande chose, c’est qu’ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entraient dans leur principes pour modérer leur folie au moins mal qu’il se pouvait.


 

ENTRETIEN AVEC JACQUES BOUVERESSE
 

 

Propos recueillis par Evelyne Rognon et Régine Tassi, Nouveaux Regards, septembre 2006

 

Nous avons nos Gorgias, nos Calliclès. Un peu comme Platon, j’essaie de défendre la vérité désarmée et menacée contre la toute-puissance de la rhétorique. La différence, évidemment, c’est que nous, nous avons accepté la démocratie, ce qui ne simplifie sûrement pas le problème. Platon et Aristote savaient, que la démocratie est toujours menacée par une forme de dégénérescence catastrophique qui s’appelle la démagogie. Nous sommes confrontés à des problèmes tout à fait semblables et qui sont, d’une certaine façon aggravés, par le fait que les systèmes de communication modernes fournissent à la manipulation et au mensonge des instruments d’une puissance inimaginable. Les dictateurs ne gouvernent pas seulement par la répression et la violence, mais également par le verbe.


 

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