UN DUEL INFERNAL


COMMENT TUER LE PERE?


COUP DE COEUR


DUEL POUR ANIMAUX BLESSES


TANT BIEN QUE MALO


UN PERE, UN FILS, UNE IMPASSE


CRISE FAMILIALE


UNE CRÉATION DE LARS NORÉN AU POCHE


UN DUEL INFERNAL
 

Tuana Gökçim Toksöz, Choisir, décembre 2012

 

 

 

Le rideau se lève sur une chambre exiguë faisant aussi office de salon. Un décor modeste, dominé par des tons gris instaure une atmosphère « claustrophobique ». Un homme d’un certain âge, debout, en robe de chambre, fume une cigarette en se plaignant du froid ambiant. Alors qu’un autre qu’on devine être son fils dessine frénétiquement sur le sol. D’entrée, la colère du fils est palpable. A la remarque de son père, il enchaîne les reproches. Le père, lui, les esquive nonchalamment, poursuivant ses lamentations ou adressant à son fils des questions indiscrètes dans un dialogue de sourds.

 

Si au départ l’homme suscite la compassion par son larmoiement constant et ses élans pour regagner l’affection d’un enfant perdu depuis longtemps, la rancœur soutenue du fils laisse présager un retournement de situation.

 

Au fil d’une joute verbale intense, on découvre que passant une vie de servitude, manipulateur, égoïste et sexuellement débridé, cet homme pourrait avoir construit sa suprématie au sein de son foyer, condamnant sa femme à des coïts quotidiens et brimant son fils. Aujourd’hui à la retraite, il s’invite chez lui pour le vampiriser. Les questions incessantes qu’il lui pose à propos de sa petite amie suggèrent qu’il la convoite, attisant la méfiance et la rage du fils. Catalyseur d’une tension latente, la petite amie, moulée dans une robe rouge, se joint au duo. Campée avec brio par Elodie Bordas, elle conduira l’intrigue vers son dénouement, forcément tragique. Foudroyante de justesse, l’interprétation de Jean-Pierre Malo, ici dans le rôle du père, est la clé de voûte de cette mise en scène époustouflante, signée Philippe Lüscher.

 

L’enfer c’est ce père abusif, dans ce huit clos familial proposé en octobre par le Théâtre Le Poche (Genève). Coproduit avec le Théâtre de Vidy, le drame familial de plus de deux heures se laisse regarder en un battement de cils. La Force de Tuer, pièce éponyme de l’œuvre du dramaturge suédois Lars Norén, décortique les liens viciés entre un père et un fils. Tragédie oedipienne, les personnages se dessinent à mesure que le récit avance, sans jamais basculer dans le cliché ou la caricature. Une maestria qui leur permet de se déployer dans toute leur complexité.

 

Aujourd’hui considéré comme le plus grand dramaturge suédois après Strindberg, Lars Norén s’est illustré dans les trames psychologiques. Une thématique familière à cet homme qui a séjourné en asile psychiatrique pour schizophrénie. La Force de Tuer, écrite en 1978, est une de ses premières œuvres théâtrales.


 

COMMENT TUER LE PERE?
 

Mireille Descombes, L’Hebdo, 25 octobre 2012

 

Comment tuer le père ? Le thème est éternel. Heureusement, le geste reste le plus souvent symbolique. L’écrivain suédois Lars Norén choisit, lui, de le prendre à la lettre.

Le temps d’un huis clos à trois (le père, son fils et Radka, sa petite amie), il explore, réplique après réplique, les recoins les plus sordides de l’âme humaine, au point que le spectateur se surprend à crier grâce. Il comprend en effet très vite que la perversité du père va pourrir même ce qui pourrait être sauvé.

 

Dans une mise en scène très réaliste de Philippe Lüscher, Jean-Pierre Malo incarne avec brio ce père abusif, cacochyme et larmoyant, chez qui même l’émotion n’est que mensonge et manipulation. Révoltés mais impuissants, le fils et Radka (Vincent Jaccard et Elodie Bordas) ont la difficile tâche d’essayer de lui résister.


 

COUP DE COEUR
 

Pascal Décaillet, GHI, 24-25 octobre 2012

 

Quelques années après Partage de midi, le chef-d’œuvre de Claudel, revoici Jean-Pierre Malo ! Ce comédien d’une rare puissance incarne le Père, dans la pièce La Force de tuer, du Suédois Lars Norén, au Théâtre de Poche.

En compagnie du fils, Vincent Jaccard, et d’Elodie Bordas, Malo nous propose deux heures d’un huis clos qui promet d‘ être aussi magnifique qu’étouffant.

La mise en scène est signée Philippe Lüscher.  Jean-Pierre Malo nous confessait s’être imprégné du rôle pendant cinq mois ! On ne sort pas indemne des dialogues d’un Lars Norén, coupés au couteau, comme des révélateurs de vérités anciennes.

L’auteur a de qui tenir : il avait succédé, à la tête du Théâtre national de Suède, à un certain… Ingmar Bergmann !


 

DUEL POUR ANIMAUX BLESSES
 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 22 octobre 2012

 

La dernière fois que l’on a croisé Jean-Pierre Malo en Suisse romande, il se dressait, impérial, sur le pont d’un bateau dans Le Partage de midi mis en scène par Gérard Desarthe. C’était au début des années 2000 et le comédien faisait tanguer le cœur d’Ysé. Dix ans après, c’est son propre cœur qui tangue ou plutôt suffoque sous les coups répétés d’un fils.

 

Dans La Force de tuer, de Lars Norén, à voir au Poche, Malo est Le père, autorité chancelante qui tente de renouer avec un enfant perdu depuis longtemps. Fidèle à sa manière, l’auteur suédois propose un face-à-face sans issue où chacun joue de mauvaises cartes en espérant remporter la mise. Un duel étouffant dans lequel Philippe Lüscher dirige également Vincent Jaccard (Le fils) et Elodie Bordas dans le rôle d’une jeune sulfureuse qui ajoute au trouble.

 

Lars Norén, 68 ans et toujours en colère, est fasciné par la transgression. Ici, dans ce texte de 1978, aucune résonance mythologique, ni historique. Tout se passe dans le salon du fils qui se maudit d’avoir accueilli son père. Il étouffe en présence de cette figure dont «la peur et le sentiment d’échec sont là comme un couperet». L’intéressé concède qu’il a «de la peine à marcher», qu’il est «usé» (…). Sauf que tout est déjà pourri au royaume du fils. Y compris son désir pour la jeune femme qu’il ne parvient pas à honorer. Le père, au contraire, déborde de désir pour la créature moulée dans une robe rouge, et ce désir déplacé ajoute encore au pathétique. Le couteau de cuisine pourrait avoir le dernier mot. (…)

Jean-Pierre Malo déploie avec talent son magnétisme d’animal blessé. On le guette, on le craint. (…). Elodie Bordas joue une fausse ingénue avec une vraie maîtrise du plateau.

Personne ne peut assister à un duel familial sans frémir (…).


 

TANT BIEN QUE MALO
 

Katia Berger, La Tribune de Genève, 17 octobre 2012

 

Il est l’argument imparable pour aller voir cette pièce coproduite par Le Poche et le Théâtre Vidy-Lausanne. Plus encore que son auteur, Lars Norén (dont Guerre et Sang ont été montés sur la scène en Vieille-Ville en 2004 et 2007), qui jouit de la réputation d’être «le plus grand dramaturge suédois depuis Strindberg». Jean-Pierre Malo c’est simplement l’inégalable force de jouer.

L’un des premiers écrits de Norén, ce huis clos familial rappelle aussi les lourdes ambiances psychologiques, au cinéma cette fois, de l’autre grande référence suédoise qu’est Ingmar Bergman. Non sans s’autoriser en outre un ancrage du côté de la tragédie grecque et de la figure d’Œdipe.

S’y confrontent, au travers de dialogues tantôt anodins ou chargés – dans lesquels on s’embourbe comme dans un sable mouvant –, un père «usé» et son fils «spécial», rejoints par la petite amie de celui-ci (Elodie Bordas), objet de séduction et de rivalité.

La mise en scène de Philippe Lüscher présente un décor dépouillé: table, chaises et lit dans un appartement sous les combles. Un cadre qui met au premier plan le talent des comédiens. Surtout, donc, celui du Français Jean-Pierre Malo, admiré en Romandie depuis la fin des années 70 (auprès de François Rochaix au Théâtre de Carouge, de Gérard Desarthe à Vidy ou d’Hervé Loichemol puis Marie NDiaye à la Comédie, en plus de ses incursions dans des films de Tanner et Soutter). Son jeu naturel, sa voix rocailleuse, son corps de cachalot blessé, donnent une dimension inoubliable à ce Père coupable et dépendant, roublard et envahissant. (…)

Le plus beau moment du spectacle est silencieux, lorsque les trois acteurs mangent en silence, tandis que les sempiternels revirements se suspendent.


 

UN PERE, UN FILS, UNE IMPASSE
 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps-Sortir, 11 octobre 2012

 

Avec «La Force de tuer», de Lars Norén, Philippe Lüscher explore l'abîme familial

 

C'est un texte de 1978 du deuxième grand dramaturge suédois après Strindberg. Mais c'est un texte qui a conservé toute sa capacité d'effroi. Lars Norén, grand maître des dialogues lapidaires agités de tourments sous-jacents, dépeint le face-à-face tendu entre un père défait (Jean-Pierre Malo) et son fils anxieux (Vincent Jaccard). Une confrontation encore compliquée par la présence d'une jeune femme (Elodie Bordas) qui devient un enjeu sexuel dans ce duel générationnel au dénouement tragique.

Après Guerre en 2004 et Sang en 2007, La Force de tuer est le troisième texte de Lars Norén monté au Poche, un lieu qui affectionne les grands mouvements du corps et de l'âme. A la mise en scène, Philippe Lüscher investit la direction d'acteurs «à la subtilité psychologique près», note Jean-Pierre Malo, comédien de grand talent qui a travaillé avec Gérard Desarthe et, récemment, Christophe Perton. Lui-même s'est déjà frotté aux mots de Lars Norén. Début des années 90, Jean-Pierre Malo a joué dans Démons, jeu dangereux écrit sur les cendres de Qui a peur de Virginia Woolf? où un couple âgé taquine méchamment de jeunes mariés encore innocents. Chaque fois, avec cet auteur suédois, un plongeon dans l'abîme.


 

CRISE FAMILIALE
 

Stéphanie Billeter, L'illustré, 10 octobre 2012

 

La pièce s'appelle La Force de tuer. Cela pourrait tout aussi bien bien être la force de raconter. Le texte du dramaturge Lars Norén vise les retrouvailles d'un père et d'un fils, entre déni, obsession, envie d'être aimé, besoin de détester. Jusqu'au crime. Sur scène, ce sont les retrouvailles de Jean-Pierre Malo (bien connu de la télé française) avec le théâtre genevois et, forcément, la force de jouer.


 

UNE CRÉATION DE LARS NORÉN AU POCHE
 

Catherine Graf, Scènes Magazine, octobre 2012

 

Philippe Lüscher assure la mise en scène d'une pièce de jeunesse du dramaturge suédois, en qui l'on a vu souvent le successeur d'August Strindberg. Entretien croisé avec le metteur en scène et le comédien Jean-Pierre Malo.

 

Philippe Lüscher, pourquoi montez-vous cette pièce ?

C'est une pièce de jeunesse certes, et une des meilleures de Noren, avec La veillée. Dans les créations ultérieures, tout est trop chargé de symboles. Ici nous sommes dans une sorte d'épure, unité de lieu et de temps : douze heures dans un lieu clos, l'appartement. Et cette pièce n'a jamais été montée à Genève.

 

Et quel est l'intérêt profond, le sens de cette pièce ?

Il y en a plusieurs. D'abord une question : qui détient la vérité du passé ? Qu'en est-il de la réalité de ce qui s'est passé quand on ne s'en souvient pas ? Les reproches du fils sont l'expression d'un malaise profond, d'une incapacité du fils à se libérer de l'image de ses parents. Bizarrement parfois, le fils régresse, lui qui a 30 ans se conduit comme s'il en avait 17. Ensuite le processus d'éclatement de la crise : la jeune femme qui l'accompagne va permettre de déclencher un passage à l'acte à la fois pour le père puis pour le fils.  Pas en même temps bien sûr.

 

On rit dans cette pièce ?

Oh oui, en entendant leurs histoires parallèles, en découvrant des quiproquos... Ils se parlent mais ils ne s'entendent pas. On perçoit qu'ils ne se comprennent pas, on éprouve de la tendresse pour leur maladresse. On voit aussi que les noeuds ne se défont pas si facilement. C'est un théâtre de rupture, de changement d'état, qui provoque un questionnement, un renvoi au vécu de chacun des spectateurs.

 

 

Jean-Pierre Malo est connu tant au cinéma -« Celle que j'aime », « Trois mondes »- qu'au théâtre.

 

Vous incarnez le rôle du père, comment l'appréhendez-vous ?

Ce personnage est un véritable défi pour moi, il est dense, contradictoire, tout en nuances : comment, par quels chemins vais-je montrer ce tissu complexe de sentiments ? Vous le verrez, tout est ramassé sur un court laps de temps, mais le rapport que vous avez avec mon personnage risque de ne pas rester le même. Au début, vous êtes de son côté, vous le plaignez peut-être, d'avoir un fils qui l'assaille de reproches. Mais quand tout va trop loin, les choses s'inversent. Et toujours il y a ce rapport de force constant entre le père et le fils, une projection, on ne sait pas vraiment ce qui s'est passé. Cette exigence du fils d'avoir un exemple respectable, une structure solide... ce passage d'un côté humain à quelque chose de pathétique...

 

Quel parti tirez-vous de jouer dans un univers aussi noir?

Si on laisse de côté le divertissement, je dirais que je recherche plus de profondeur, j'essaie d'aller plus loin, c'est une forme d'engagement, une volonté de rester vigilant. Cela passe aussi par la morale, retrouver l'humanité au travers de ces gens-là. Noren est dans un univers de radicalité, il résout quelque chose de l'inconscient par le passage à l'acte, un acte d'ailleurs que le fils ne voudra pas maquiller.

 

Dans cette pièce, personne ne s'en sort  alors ?

Est-ce qu'une pièce comme ça est emblématique de la réalité ? Elle parle de la réalité. Dans la vie, les humains se débrouillent. Là, peut-être que non.

 


 

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