LE HASARD ET L'ECRITURE


UNE PLONGEE INTROSPECTIVE


LE HASARD ET L'ECRITURE
 

par Ahmed Belbachir, avril 2012

J'ai écrit le silence de Katie en cinq ans et, en plusieurs étapes qui n'ont rien à voir les unes avec les autres où le hasard a joué  son rôle. La première étape est celle de ma rencontre avec Katie à qui j'ai adressée la parole dans un théâtre berlinois. Katie est alors une sociologue en mission. Pendant que plein d'observateurs sont dissimulés, Katie est seule au bout d'un comptoir, immobile, elle a pour mission de ne répondre à personne. Quand je lui adresse la parole, je suis pris au piège de son silence. J'éprouve une telle émotion de par son refus de me parler, qu'un an plus tard je commence a écrire ce que j'ai ressenti, ce jour-là, seul, face à Katie silencieuse, refusant la conversation. Nous sommes en 2008. En 2009,  je trouve par hasard comment je vais pouvoir poursuivre ma conversation fictive avec  Katie, ce que je vais pouvoir lui raconter. En fait, malgré son silence, je trouve comment instaurer une forme de dialogue avec elle. Une véritable recherche dans mon passé s'opère. À partir d'un événement singulier que je lui raconte, j'essaye de remonter le temps jusqu'à son origine.  Ma recherche est réelle, il me faudra attendre deux années pour faire ressurgir tous les souvenirs indispensables à ma pièce. Car les souvenirs : cette mémoire dont j'ai besoin, source de tous mes maux, est en moi presque effacée. Je découvre la force du refoulement, le travail de l'inconscient à faire disparaître ce qui pourtant constitue l'essentiel de notre être. Et enfin dernière étape, la dernière phase d'écriture, nous sommes en 2012, je découvre également par hasard que ma pièce qui jusqu'à maintenant pouvait être considérée comme un  drame peut devenir une tragédie au sens classique du terme, selon les règles d'Aristote. Au-delà du respect des trois unités de temps, d'action et de lieu, c'est surtout la recherche d'une catharsis au moyen des sentiments de crainte et de pitié qui se révèlent à moi. Je m'aperçois que le drame personnel que je raconte à Katie est en fait relié à la tragédie Franco-Algerienne. À écouter le point de vue des acteurs des deux camps, on constate qu'une chape de plomb existe encore, qu'une souffrance énorme est toujours présente des deux côtés, français et algérien. Et je comprends que cela est dû au fait qu'ils ont, les uns comme les autres,  vécut une tragédie, une guerre fratricide, une guerre sans nom. En reliant mon drame aux destins contraires de mes deux peuples, en liant ma petite histoire à la grande histoire, je trouvais une transcendance,  intrinsèque à toute tragédie théâtrale, qu'il me reste  bien sûr encore à incarner. C'est seulement à la condition de rendre  présente cette transcendance à travers la poésie que peut avoir lieu la catharsis, raison d'être du théâtre.


 

UNE PLONGEE INTROSPECTIVE
 

 

Interview avec Ahmed Belbachir, réalisé par Katia Gandolfi, mars 2012

 

En lisant la pièce, on ne peut s’empêcher de penser que le personnage masculin vous ressemble étrangement. Est-ce un écrit autobiographique ?

 

Il s’agit effectivement d’un récit autobiographique. Tous les événements que je décris me sont réellement arrivés, même si la manière dont je les ai superposés est fictive.

 

Le Silence de Katie évoque une rencontre entre un homme et une femme dans un théâtre. Pourquoi l’avoir située dans ce lieu ?

 

Le cadre de la pièce est également issu de mon expérience personnelle. C’est lors d’une performance de trois jours et trois nuits à laquelle j’ai assisté au Hebeltheater de Berlin que j’ai fait la connaissance de Katie. J’ai adressé la parole à cette femme qui ne me répondait pas et son silence m’a provoqué une sensation violente et inoubliable, comme si le sol se dérobait sous mes pieds.

J’ai su, après coup, que Katie était une sociologue qui, pour des raisons liées à la performance, ne pouvait pas parler. Ça n’avait donc rien de personnel, mais le sentiment que j’ai ressenti à ce moment-là m’est resté profondément gravé dans la mémoire.

C’est suite à cet événement, qu’une année après, j’ai eu l’idée d’associer mes souvenirs passés à cette rencontre silencieuse. Comme si le silence avait agit en déclencheur, faisant ressurgir des blessures enfouies.

 

Que représente pour vous le Théâtre ? Le considérez-vous comme une sorte de patrie ?

 

Le théâtre est pour moi plus qu’une maison ou qu’une patrie, c’est un endroit sacré. C’est le dernier lieu où il y a une liberté de parole et où l’on combat le mensonge. La première fois que je me suis confronté au théâtre c’était à l’âge de dix ans, en interprétant le monologue de l’avare de Molière. J’ai senti instinctivement la magie qui s’opérait et la mise à nu qui se faisait.

Jeune, j’ai vécu la guerre d’Algérie et je me suis rendu donc compte prématurément que la vérité n’était pas chose simple. Au théâtre, en proposant une mimésis de la réalité, on va vers la vérité, (aux « racines »).

 

Dans la pièce il est souvent question des autres. Pour vous que représente « le regard des autres » ?

 

Je suis algérien et je suis français. J’appartiens donc à deux pays, deux cultures et deux religions différentes. Je me suis toujours senti déchiré entre ces deux provenances et sensible aux griefs qu’elles avaient l’une contre l’autre. Mon côté français ne se voit pas physiquement et j’ai souvent souffert d’une forme de préjudice.  

 

Les autres te renvoient leur regard. S’ils décident que tu es un étranger, malgré ton passeport, tu deviens un étranger. Par leur regard, ils t’envoient une image de ta différence. Ce regard, et le jugement raciste qui souvent en découlait, ont eu beaucoup d’impact sur moi. J’ai consacré toute ma vie à me battre contre ce préjugé.

 

En France, surtout au cinéma mais aussi au théâtre, jusqu’à une certaine époque aucune place n’était accordée aux comédiens d’origine arabe. Nous étions confinés dans des rôles types d’Arabes, souvent assimilés à des délinquants. Le premier à m’avoir « distribué » a été un allemand, Matthias Langhoff.

Par la suite, je suis devenu auteur afin de pouvoir moi-même créer mes personnages. Dans Le Silence de Katie je raconte ce que le Français en moi subit à cause de l’Arabe en moi.

 

À un certain moment vous dites que le silence fait parler et qu’il est écriture. Pouvez-vous développer cette pensée…

 

Pour moi, tout s’écrit. Quand le silence s’installe, une écoute vient ; ça laisse la place à la rencontre, à la confidence et parfois même, pour surmonter la gêne que peut engendrer le silence, au bavardage. On peut aussi écouter le silence car, en quelque sorte, il est parole ; pour communiquer et se comprendre les mots ne sont pas forcément nécessaires.

Le silence m’a parfois emmené très loin dans mes pensées. Il prête au recueillement.

 

Vous aviez déjà écrit une adaptation scénique de Tête de turc de Günter Wallraff. Par le titre, on peut présumer qu’il traite d’un sujet semblable au vôtre : la discrimination raciale.

Est-ce qu’à travers l’écriture vous parvenez à exorciser vos fantômes ?

 

Quand j’ai rencontré Günter Wallraff lors de la représentation de ma pièce, je lui ai demandé s’il n’avait pas souffert d’être déguisé en turc pendant deux ans. Il m’a répondu que non et qu’il avait rit sous cape tout au long de son expérience car il savait que tout serait dévoilé et rendu public.

En ce qui me concerne, c’est différent. Je ne porte pas de déguisement, mais ce que les gens ne peuvent pas deviner au premier abord, c’est que je suis aussi d’origine française et même de nationalité suisse !

C’est au moment de l’écriture que j’obtiens la distance et le rire dont parlait Wallraff.

 

Écrire est donc non seulement une façon de parler de la réalité et de dévoiler la manière dont elle peut parfois se masquer, mais aussi d’obtenir une juste distanciation.

 

Vous évoquez la figure d’Othello. En quoi vous sentez-vous proche de ce personnage ?

 

Othello est un personnage de théâtre que les gens connaissent et auquel ils peuvent s’identifier. Dans la pièce de Shakespeare, Lago parvient à faire douter Othello, à le déstabiliser et à lui faire perdre confiance en lui. Othello ne parvient plus à distinguer le vrai du faux, et c’est là que se situe la frontière avec la folie.

Ce que j’ai vécu est d’une certaine manière similaire.

 

Auparavant, vous est-il déjà arrivé de jouer votre propre rôle ?

 

C’est la première fois que je dois revêtir l’habit d’Ahmed Belbachir et c’est un véritable défi. Ce qui m’intéresse dans cette prestation est de réduire la distance entre moi et le personnage. Toutefois le personnage demeure nécessaire pour monter sur scène et pour montrer ses propres défauts sans s’idéaliser.

 

Qu’est-ce qui vous a motivé dans le concept  « Seul en scène » ? Que représente pour vous le fait d’occuper seul le plateau ?

 

Quand j’ai écrit Le Silence de Katie, je l’ai conçu au préalable pour deux comédiens. Sur la proposition de Françoise Courvoisier, j’ai retravaillé le texte pour qu’il soit joué par une seule personne, moi-même. Katie, et son silence, sera interprétée par les spectateurs et leur silence… une perspective très motivante !

Au début je ne pensais pas être capable d’endosser mon propre rôle mais, après réflexion, j’ai pris cette opportunité comme une aventure. Mon objectif est non seulement de parvenir à une sublimation du personnage mais, à partir de mon expérience personnelle, j’aimerais aussi atteindre une universalité car c’est un peu le but de l’écriture théâtrale. Ma plongée introspective peut peut-être encourager d’autres personnes à mettre en lumière les choses qu’ils ont réprimées et qui les travaillent inconsciemment. Car, sur fond de racisme, Le Silence de Katie traite principalement du mécanisme de refoulement de la psyché.


 

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