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COEURS EN HIVER
Le Temps, Alexandre Demidoff, 3 novembre 2010
Presque rien, au crépuscule. DEUX SUPERBES ACTEURS RÉSISTENT AU RUDE HIVER Au Poche, Jeanne de Mont et David Gobet ne ploient jamais sous la langue singulière de Jon Fosse
La Tribune de Genève, Lionel Chiuch, 20 octobre 2010 Un homme et une femme. Mais pas de chabadabada. Pas de fièvre que vient parapher l’étreinte des corps, même si on se glisse dans un lit commun. Pas même un langage pour se raccorder l’un à l’autre. C’est un vocabulaire privé de sa substance qu’emploient les personnages du dramaturge norvégien Jon Fosse. Des mots minéraux, semblables aux galets polis par l’océan. Le flot des simulacres et des désillusions les a roulés jusqu’à effacer la moindre aspérité de leur surface. Ce sont des galets, oui, que la jeune femme fait ricocher en direction de l’homme, stupéfaite de les voir s’enfoncer sans bruit au terme de leur course. Ces mots-là, elle s’en délivre pour ne pas lester sa relation avec l’homme au manteau. Ils se sont croisés dans un parc, elle lui a déclaré qu’elle était sa femme et qu’il devait la trouver jolie à défaut de la trouver tout court. Il la cherchera pourtant, après une nuit passée à l’hôtel. Il la cherchera parce que les sentiments vrais, eux, n’ont pas besoin de l’alibi des mots. Hiver est une pièce qui sans cesse repousse son centre de gravité. Un objet exaspérant et rude contre lequel vient se briser toute empathie. C’est ce que l’on croit, du moins, jusqu’au moment où l’on réalise que les comédiens sont confrontés à la même hostilité. Et c’est par leur capacité à l’affronter, à déjouer les pièges d’une langue neutre et répétitive, que l’on accède à notre tour à ce qui agit leur personnage. Voilà pourquoi Daniel Wolf, dont la mise en scène naturaliste souligne par contraste l’étrangeté de l’échange, a fait preuve d’une grande sagacité en choisissant ses comédiens. Lui, c’est David Gobet, tout en réticences et en désirs jamais formulés. Elle, c’est Jeanne de Mont. On a déjà dit dans ce journal tout le bien que l’on pense de la jeune comédienne. Sa capacité à concilier l’intelligence du texte et des forces plus farouches. Sa manière d’offrir à chaque mot un surplus de charge, sans que cela ne relève de l’artifice. Dans Hiver, elle ne se laisse jamais désarçonner par des répliques qui s’acharnent à la rapprocher du vide. Au contraire, elle se sert de ce vertige du jeu pour rendre perceptible celui de son personnage. Elle donne ainsi vie à une femme dont la partition ne comporte que des mots orphelins de tout affect. On peut, c’est certain, ne pas être séduit par cette poésie qui refuse de se montrer aimable. Trouver qu’un tel Hiver est voué au gel, à l’errance et à la perplexité. Mais il faut aller voir Jeanne de Mont et David Gobet s’engager dans ce désert de glace et en sortir vainqueurs.
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HIVER |
