COEURS EN HIVER


DEUX SUPERBES ACTEURS RÉSISTENT AU RUDE HIVER


COEURS EN HIVER
 

Le Temps, Alexandre Demidoff, 3 novembre 2010

 

Presque rien, au crépuscule.
Hiver, au Poche de Genève, c’est l’ordinaire d’un vertige. D’un côté, un jeune homme engoncé dans la routine, frigo, bambins, épouse. De l’autre, une ombrageuse en pyjama, échappée d’un asile ou d’un réverbère, échouée dans un jardin public. En préambule, elle happe sa proie : « Hé toi / Toi / Toi. » Ces m otss, l’actrice Jeanne de Mont les jette avec un mélange d’iniquiétude et de tendresse. Elle alpague l’inconnu – l’acteur David Gobet. Elle le cerne avec ses « toi », l’ensorcelle. Lui ne bouge plus.
C’est ainsi que l’auteur norvégien Jon Fosse invite à entrer dans son Hiver. A la mise en scène, Daniel Wolf a ce talent : il installe une familiarité, celle du gros plan ; il donne envie de ce face-à-face.
Jon Fosse est un auteur compliqué en ce sens que le banal chez lui est miné. Des mots roturiers recouvrent des marécages, comme un vilain revêtement en linoléum. Et puis, il est avaricieux. Il compte ses mots, use la redite, des « oui » et des « non » en syncope, efface encore la ponctuation. Laisserait-il toute liberté à ses interprètes ? Loin de là. Ses indications de décor, de mouvements, de moues, sont aussi nombreuses que maniaques. Jon Fosse est de ces auteurs qui écrivent en pensant à la mise en scène. Il ne s’efface pas, c’est ce qui rend son commerce difficile.
En lecteur conciliant, Daniel Wolf a choisi de jouer le jeu. Il aurait pu s’émanciper de l’ordonnace voulue par Jon Fosse.
Claude Régy – le metteur en scène qui a révélé cette œuvre en français – évacue volontiers le mobilier, la pesanteur d’un décor qui induit une vraissemblance psychlogique. Daniel Wolf et son scénographe Jean-Claude Maret ont choisi, eux, de soigner le cadre de leur Hiver – un mur mangé par le lierre pour suggérer le parc. Ce qu’ils ont gagné ainsi, c’est une force de séduction. Ce qu’ils ont perdu, c’est une étrangeté, la peur du vide, si on veut, celle qui attire Patrice Chéneau qui monte ces jours Rêves d’Automne au Louvre.
Séduit, on l’est. Jeanne de Mont et David Gobet ont une intensité qui touche. Ils s’écoutent, lui aux abois, elle aux aguets ; ils se touchent et donnent le poids de leur jeunesse à la nasse de Jon Fosse. Ce moment, par exemple. Lui, brisé soudain par l’évidence d’un lien qu’il ne comprend pas. Sur le lit d’hôtel où elle l’a attiré, il s’abat. Jeanne de Mont passe alors des doigts d’ange sur le visage de l’homme. Est-il son sauveur ? Sa proie ? Est-elle sa malédiction ? Son salut ? Ces questions n’importent plus. Seule compte la douceur du geste, la plénitude d’une douceur. Le large qui se dessine dans un gros plan. 


 

DEUX SUPERBES ACTEURS RÉSISTENT AU RUDE HIVER
 

Au Poche, Jeanne de Mont et David Gobet ne ploient jamais sous la langue singulière de Jon Fosse

 

La Tribune de Genève, Lionel Chiuch, 20 octobre 2010


Un homme et une femme. Mais pas de chabadabada. Pas de fièvre que vient parapher l’étreinte des corps, même si on se glisse dans un lit commun. Pas même un langage pour se raccorder l’un à l’autre.

C’est un vocabulaire privé de sa substance qu’emploient les personnages du dramaturge norvégien Jon Fosse. Des mots minéraux, semblables aux galets polis par l’océan. Le flot des simulacres et des désillusions les a roulés jusqu’à effacer la moindre aspérité de leur surface. Ce sont des galets, oui, que la jeune femme fait ricocher en direction de l’homme, stupéfaite de les voir s’enfoncer sans bruit au terme de leur course.

Ces mots-là, elle s’en délivre pour ne pas lester sa relation avec l’homme au manteau. Ils se sont croisés dans un parc, elle lui a déclaré qu’elle était sa femme et qu’il devait la trouver jolie à défaut de la trouver tout court. Il la cherchera pourtant, après une nuit passée à l’hôtel. Il la cherchera parce que les sentiments vrais, eux, n’ont pas besoin de l’alibi des mots.

Hiver est une pièce qui sans cesse repousse son centre de gravité. Un objet exaspérant et rude contre lequel vient se briser toute empathie. C’est ce que l’on croit, du moins, jusqu’au moment où l’on réalise que les comédiens sont confrontés à la même hostilité. Et c’est par leur capacité à l’affronter, à déjouer les pièges d’une langue neutre et répétitive, que l’on accède à notre tour à ce qui agit leur personnage.

Voilà pourquoi Daniel Wolf, dont la mise en scène naturaliste souligne par contraste l’étrangeté de l’échange, a fait preuve d’une grande sagacité en choisissant ses comédiens. Lui, c’est David Gobet, tout en réticences et en désirs jamais formulés. Elle, c’est Jeanne de Mont. On a déjà dit dans ce journal tout le bien que l’on pense de la jeune comédienne. Sa capacité à concilier l’intelligence du texte et des forces plus farouches. Sa manière d’offrir à chaque mot un surplus de charge, sans que cela ne relève de l’artifice.

Dans Hiver, elle ne se laisse jamais désarçonner par des répliques qui s’acharnent à la rapprocher du vide. Au contraire, elle se sert de ce vertige du jeu pour rendre perceptible celui de son personnage. Elle donne ainsi vie à une femme dont la partition ne comporte que des mots orphelins de tout affect.

On peut, c’est certain, ne pas être séduit par cette poésie qui refuse de se montrer aimable. Trouver qu’un tel Hiver est voué au gel, à l’errance et à la perplexité. Mais il faut aller voir Jeanne de Mont et David Gobet s’engager dans ce désert de glace et en sortir vainqueurs.

 

 


 

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