LE SILENCE DE JON FOSSE


AU-DELÀ DE L'HIVER


LE SILENCE DE JON FOSSE
 

Tiré de l’ouvrage Dans le clair obscur de Leif Zern


C’est sur les scènes de théâtre que j’ai suivi Jon Fosse depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Il avait fait ses premiers pas d’auteur dramatique à Bergen quelques années plus tôt. J’avais lu ses romans et ses essais. En Suède son œuvre était une référence incontournable pour toute la jeune littérature apparue entre la vague gauchiste des années soixante-dix et le post-modernisme des années quatre-vingt.

Mais ce sont ses pièces qui ont réellement éveillé mon intérêt. Cela a commencé avec la mise en scène de L’Enfant par Kai Johnson au Théâtre National d’Oslo, en 1996. Si les mots m’ont alors manqué pour exprimer ce que je venais de vivre, ce n’était pas à cause du caractère bouleversant de l’expérience. Certes, le spectacle était à tous égards émouvant, mais mon incertitude concernait d’abord la nature même de ce que j’avais vu. La pièce ne ressemblait en rien aux autres textes dramatiques contemporains ; il s’en dégageait un silence tout à fait particulier, voire une sorte de douceur.

Même si les dialogues raréfiés de Fosse – ce qu’on allait bientôt qualifier de minimalisme – avaient des précédents, il y avait là quelque chose qui différait du silence beckettien ou des pauses chez Pinter. Chez Beckett, le silence est tragique ; il représente le dernier stade d’un modernisme inauguré par Ibsen et Tchékhov et qui, tout au long du vingtième siècle, n’a cessé de mettre à nu le vide intérieur des hommes et leur désir de s’éveiller à la vie.

 


 

AU-DELÀ DE L'HIVER
 

 

Entretien avec Daniel Wolf

 

Scènes magazine, Julien Lambert, octobre 2010

 

L’Hiver de Jon Fosse, métaphore de la solitude humaine, se traverse au fil de trois rencontres entre un homme et une femme. Trois moments de non-dits, de bribes, de tentatives de dialogues... Entretien avec le metteur en scène, Daniel Wolf, l’un des premiers en Suisse romande à s’attaquer à cette écriture très contemporaine.

  

Le texte de Jon Fosse est fait de phrases très brèves, tronquées, elliptiques... invite-t-il ainsi à une certaine abstraction, ou doit-on le considérer comme la face émergente de situations à reconstituer, au-delà des mots ?

C’est une machine à jouer faite par un auteur qui connaît bien la vie, qui métaphorise l’expérience humaine dans une autre dimension. Le texte demande bien sûr à être « rempli », il suit un chemin rigoureux qui doit être reconstitué.

 

Par son aspect lacunaire, il pose ainsi une énigme au metteur en scène...

Oui. Fosse me fait paradoxalement penser à Marivaux, dans son rapport au temps. Les personnages sont saisis dans ces moments cruciaux où leurs vies basculent. Fosse rentre dans le détail microscopique de ces moments où le destin, un trait de volonté ou de passivité, de vide, donne la petite chiquenaude nécessaire pour que tout bascule.

 

Quelle philosophie de l’existence reflète ce rapport particulier au temps ?

Le temps humain s’oppose à un autre temps, celui d’une mystique propre à l’auteur. L’« Hiver » du titre métaphorise l’isolement, la nuit dans laquelle est plongée l’humanité. Mais il existe un au-delà, un monde de fusion et de lumière que l’amour seul permet, peut-être, de connaître et qu’il métaphorise en même temps. Il s’agit d’une recherche plus littéraire que philosophique, qui consiste à polariser l’ordinaire, les vicissitudes et contingences de ce monde et l’extraordinaire, la félicité, l’union qu’autorise l’autre. L’auteur y croit très sincèrement.

 

Ces idées que les personnages peinent toujours à exprimer jusqu’au bout, cette écriture tronquée pourraient pourtant refléter un certain pessimisme...

Si certaines pièces de Fosse se referment en effet sur une contingence infranchissable, j’ai choisi celle-ci car elle laisse la porte ouverte à une conciliation des deux personnages. Ce procédé littéraire minimaliste qui réduit le lexique à des notions basiques ne signifie pas que les personnages ne peuvent rien se dire. Au contraire : le sens passe tout autant par une culture du silence, un morcellement qui donne son poids à chaque mot. Fosse dit qu’avec l’écriture dramatique, il a fini par comprendre des choses qu’il n’arrivait pas à expliquer , des choses qui échappent à l’emprisonnement d’une certaine forme de parole.

 

Désignés dans le texte comme « l’homme » et « la femme », les personnages sont-ils aussi anonymes que ces noms le suggèrent ?

L’homme est un Monsieur tout-le-monde pourtant très défini dans ses obligations : il a un rendez-vous d’affaires, une épouse et des enfants l’attendent. En revanche la femme, dès son entrée « en tenue légère », en plein hiver dans un jardin public, s’annonce comme une énigme. C’est une apparition, une sorte d’ange venu de cet ailleurs dont je parlais. Elle lance ainsi l’action de la pièce par une vision assez folle, puisqu’elle désigne cet inconnu en lui disant « je suis ta femme ». Et non « je suis ta nana » comme dans la traduction publiée en français, expression qui fait d’elle un fragment du féminin, alors que Fosse et son personnage masculin projettent sur elle des identités multiples.


Comment se passe un travail en aussi petit comité, sur un texte d’autant plus intime ?

Seule l’expérimentation sur scène permet de découvrir collectivement, d’objectiver ce que recèle le texte. C’est un travail astreignant et merveilleux de découverte, qui permet de saisir peu à peu le poids réel de ces répliques laconiques, en voyant comment elles appellent à réagir le comédien qui les reçoit.

 

 


 

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