NAISSANCE DU PROJET
Jean-Yves Ruf, Septembre 2008
La saison dernière, j’étais par hasard à Vidy le soir de la dernière représentation de Mokhor de René Zahnd, mis en scène par Philippe Morand et interprété par Hassane Kouyaté sous le chapiteau. Je connaissais depuis longtemps le René Zahnd directeur-adjoint du théâtre de Vidy ; je découvris ce soir-là le René Zahnd écrivain et son écriture sensible, musicale, lyrique et sans enflure. Je découvris également Hassane Kouyaté, comédien puissant et intuitif, de ceux qui expriment le suc d’une langue avec jubilation. Lorsque j’appris ensuite qu’il était du Burkina-Faso et issu d’une lignée de conteurs remontant au treizième siècle, je n’en fus qu’à moitié étonné. Je discutai longuement avec Hassane, de son activité de conteur, de son travail avec Peter Brook, de l’Afrique, de la vie. Au bout d’une heure, le courant passant, il me parle d’un projet qui lui tient à cœur et qu’il voudrait réaliser avec son ami Habib Dembelé (très connu dans son Mali natal sous le surnom de Guimba et que j’avais vu dans Sizwe Banzi est mort monté par Peter Brook) : Bab et Sane, écrit par René Zahnd pour eux deux. Le souvenir que j’avais de Mokhor, la langue de Zahnd, l’enthousiasme d’Hassane, l’envie que je sentais naître de travailler avec ces deux comédiens : sans tergiverser plus longtemps, tout me poussa alors à dire oui !
ORIGINES : UN FAIT DIVERS Propos de René Zahnd recueillis par Franck Fredenrich,
Lorsque Habib Dembélé et Hassane Kouyaté m’ont demandé d’écrire un texte qu’ils pourraient jouer tous les deux, j’ai regardé du côté de ma boîte à idées. J’ai en effet, dans l’organisation labyrinthique de mes papiers, un endroit où je regroupe des coupures de presse, des notes hâtives, la trace d’évènements qui d’une manière ou d’une autre m’impressionnent, en me disant qu’un jour j’en ferai peut-être une pièce ou autre chose. J’avais ainsi gardé quelques articles concernant la villa, forcément luxueuse, que Mobutu possédait sur les hauts de Lausanne. Au moment de sa destitution, deux gardiens résidaient encore dans cette propriété. À l’époque, le statut juridique des biens à l’étranger des dictateurs n’était pas du tout clair. À qui revenaient-ils ? La législation internationale n’était pas en place. Ces deux gardiens se retrouvaient donc dans une sorte de vertigineux ballottage : entourés de richesse qui ne leur appartenaient pas, ils n’avaient plus aucune légitimité de résider en Suisse, mais certainement pas intérêt à retourner dans leur pays. Cette situation a duré pas mal de temps... Et pour moi, là, on peut commencer le théâtre. Qu’ont-ils fait ? Que se sont-ils dit ? À quoi ont-ils joué dans le secret de cette maison ?
Je dois encore préciser que je n’ai pas cherché à faire un texte documentaire. J’ai pris cette situation pour un point de départ : elle a donné naissance à une suite de scènes qui frôlent l’absurde, où finit par se développer un jeu de pouvoir et de survie.
Hassane et Habib sont des figures majeures du théâtre de l’Afrique francophone. Il était impensable de ne pas intégrer d’emblée ce continent au processus de création. La thématique, le côté light de la production, le statut des interprètes : tout plaidait en faveur de cela. Une période de répétition a donc été organisée à Bamako, en collaboration avec le Centre Culturel Français et avec le soutien de Culture-France. Pour ponctuer cette première étape de travail, il y a eu une lecture publique faite au Mali, devant des centaines de spectateurs venus avant tout voir la mégastar de leur pays, Habib Dembelé, dit Guimba National. Les réactions nous ont permis d’avancer dans le travail, dans notre connaissance de cette matière. Elles ont aussi soulevé des questions qui, à ce stade des répétitions, sont très fécondes. (...)