CHOC DES MOTS SUR LA SCÈNE DU POCHE


DE L’HUMANITÉ PARADOXALE


L’INSTOUTENABLE MORSURE DE LA TORTURE


CHOC DES MOTS SUR LA SCÈNE DU POCHE
 

Lionel Chiuch, Tribune de Genève,  2 février 2010

« Pedro et le Capitaine » confronte victime et bourreau. Puissant et efficace.

 

C’est avant tout une question d’axes. Horizontal pour l’histoire, vertical pour les hommes. Là ils sont deux : le Capitaine qui joue le bourreau, et Pedro, sa victime.

Le premier se dresse, louvoyant entre la menace et la fausse complicité. Le second refuse de s’incliner. L’histoire, elle, trace sa route en se moquant des idéaux. Dans Pedro et le Capitaine, elle arbore la tenue kaki des régimes militaires sud-américains. C’est une douleur qui se porte en tout lieu et en toute saison. Et nul n’est à l’abri d’un retour de mode…

 

Torture psychologique


Sur la scène, Patrick Mohr a circonscrit l’espace à une cage métallique qui dissimule une trappe. Nos deux protagonistes y mêlent leurs sueurs. Avec pour le tortionnaire, le souci de faire plier sa victime. Sans recours aux pinces qui taillent les chairs et à la gégène. D’autres, sous la trappe, se chargent d’employer la méthode forte.

Le capitaine, lui, est expert en psychologie. Il dit la possibilité du mal, manière d’en amplifier la crainte. Pedro, pourtant, ne cède pas. Pedro est de la race des hommes debout. Même le corps meurtri, l’œil énucléé et les ongles arrachées, il reste debout. Même au sol, roulé dans sa douleur. Il n’a jamais été aussi grand, sans doute. Tandis que le Capitaine, lui, se précipite vers sa chute.

Mario Benedetti, poète uruguayen disparu en 2009, a bien saisi les mécanismes conjoints de l’oppression et de la résistance. L’affirmation de la dignité de l’un nécessite la dissolution de celle de l’autre. Ce pourrait être manichéen, ça ne l’est jamais. Dans Pedro et le Capitaine, c’est Pedro qui tient la barre. C’est lui qui décide de parler ou de se taire. Accordant ainsi un sens ou non à la vie de son bourreau.

C’est une chorégraphie existentielle qui anime les deux hommes. Il lui faut sa musique aussi. Ou plutôt un écho en creux qui adoucit et fait contraste. Une guitare, celle aux accords épurés de Narciso Saùl, une voix, celle envoûtante d’Amanda Cepero, tissent en direct cette bande-son idéale et bouleversante.

Le reste repose sur les épaules des deux comédiens, Frédéric Landenberg (Pedro) et Antonio Buil (le Capitaine). Elles sont solides, ces épaules, et ne s’affaissent jamais sous le poids de la charge théâtrale et émotionnelle. Leur confrontation engendre la tension rare, entretenue par la mise en scène subtile de Patrick Mohr.

Il y a ainsi une scène, superbe, où les mots semblent s’incruster dans les armatures de la cage comme pour éroder le métal. « L’homme mord où son fer le ronge » écrivait Aragon. Il faut goûter de cette morsure-là, qui, au terme du sang et des souffrances, fait jaillir la part la plus digne de l’homme.

 

 

 

 


 

DE L’HUMANITÉ PARADOXALE
 

Dominique Hartmann, Le Courrier, 26 janvier 2010

 

Au théâtre de Poche, sur un texte de Benedetti, Patrick Mohr met en scène les mécanismes de la torture. Convaincant et saisissant.

 

Entre le bourreau et sa victime. quelles luttes de pouvoir, quelles identifications, quelles répulsions ? C’est ce rapport morbide que questionne Pedro et le Capitaine à voir au Poche jusqu’au 7 février, dans une mise en scène de Patrick Mohr où l’insoutenable n’est jamais loin, mais l’affirmation de la dignité humaine non plus.

Connu pour ses poèmes, ses essais et ses romans, le grand auteur et journaliste uruguayen Mario Benedetti décédé l’an passé a vécu en exil pendant la dictature militaire de son pays, entre 1973 et 1985. Mais le cadre politique de Pedro et le Capitaine n’est qu’évoqué. Et aucun élément contextuel ne vient distraire de l’affrontement brutal et inhumain auquel se livrent les deux personnages : c’est par la torture que le capitaine (Antonio Buil) veut obtenir des informations de Pedro (Frédéric Landenberg).

 

Un « gentil » tortionnaire

Benedetti organise soigneusement un subtil jeu de balance entre la victime et le bourreau : il tisse des liens psychologiques et souligne une humanité commune ; c’est par l’amour de leurs proches, failles intimes, que chacun est frappé le plus violemment. Le bourreau tentera ainsi d’identifier son sens patriotique, ses convictions, son amour du travail à ceux de sa victime. Il joue la familiarité, prend Pedro à partie de ses plaisanteries, provoque, flatte, harcèle. Plus délétère que tout, il soumet l’autre à la tentation de l’apaisement. Chargé de retaper et de faire parler la victime, le Capitaine se définit d’ailleurs comme un « gentil » ; il se distancie de ces « bêtes » qui massacrent les « clients ». Mais Pedro refuse tout amalgame entre torturés et bourreaux.

À ce jeu pervers, Antonio Buil est aussi convaincant dans sa duplicité rouée que dans sa brutalité ; Frédéric Landenberg, lui, endosse une corporalité éloquente ponctuée de lumineux traits d’esprit. On aurait pu s’attendre à une distribution des rôles inversée. Le choix est excellent et révèle une nouvelle facette de chacun des comédiens.

 

Distance et respiration

Patrick Mohr que l’on connaît pour son théâtre engagé, a inséré dans Pedro et le Capitaine des écrits de Jean Améry sur les camps de concentration ainsi que des extraits du livre de Jean-Pierre Vittori, On a torturé en Algérie, témoignage brut d’un ancien militaire de l’armée française qui fut aussi tortionnaire. Sa mise en scène ose le réalisme, tout en y intégrant des respirations, notamment musicales, lorsque le sinistre affrontement devient insoutenable : elle dose subtilement la distance – celle des comédiens entre eux, celle du public avec les textes.

 

Sans pactiser

Sans affaiblir l’horreur de la torture, l’humanité – feinte ou réelle – du bourreau permet d’en démontrer les rouages. Lorsque Pedro contre-attaque, la posture du Capitaine, convaincu de sa mission, se révèle pourtant très fragile. Et c’est lui qui finira par implorer la victime, sauvée, elle, par son refus radical de tout échange avec le tortionnaire. Dernière scène de la pièce : le texte d’une belle chanson de Narciso Saùl – interprétée par Amanda Cepero – s’inscrit sur des montants en métal tandis que des portraits surgissent sur les murs et se multiplient en s’éloignant, prenant à la fois une gravité et une distance historique. Une belle façon de suggérer quelle expression la musique et le théâtre peuvent donner à la violence et l’horreur ?

 


 

L’INSTOUTENABLE MORSURE DE LA TORTURE
 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 21 janvier 2010


Ignoble. Insupportable. Révoltant. En montrant Pedro et le Capitaine, face-à-face entre un tortionnaire et sa victime, ce sont bien ces sentiments que veut provoquer le metteur en scène genevois Patrick Mohr. Lui qui a vécu « la violence physique et psychologique » lorsqu’en 2007, au Festival d’Avignon, il a été arrêté et emprisonné de manière arbitraire par des CRS visiblement survoltés. De fait, au Poche, avec l’interprétation plus que réaliste d’Antonio Buil et de Fred Landenberg, avec le sang, les plaies ouvertes et le corps marqué, chaque spectateur ressent dans sa chair la morsure de la torture.

L’Uruguayen Mario Benedetti n’ignore rien des dictatures latino-américaine. « À la mémoire des 30 000 disparus d’Argentine » pourrait être le sous-titre de ce duel sous pression qui voit s’opposer un inquisiteur de la junte et un militant de l’opposition. Affrontement, alors que l’un ploie sous le joug de l’autre ? Oui, car l’auteur propose un thriller psychologique avec bascule du pouvoir à mi-chemin. Un retournement qui fonctionne et raconte l’absurde position du tortionnaire, souvent pris au piège de la logique de guerre. Mais qui semble décoratif à côté des deux questions centrales des de la pièce et de l’Histoire : « comment un être humain devient-il un bourreau et jusqu’où la douleur peut-elle être supportée ? »

Les réponses apportées sur la scène du Poche serrent le cœur des spectateurs. Dans la salle, les sanglots ne sont pas uniquement dus à la voix poignante d’Amanda Cepero accompagnée par la guitare lumineuse de Narciso Saùl. Ils saluent aussi le sacrifice de Pedro (Fred Landenberg), père de famille qui « préfère mourir vivant plutôt que de vivre mort ». Et peut-être compatissent-il encore à l’humiliation du Capitaine (Antonio Buil) effondré pour avoir préféré le confort matériel au questionnement existentiel.
Sous une sorte de mezzanine métallique (Michel Faure aux décors) sur laquelle viennent s’agripper des mots projetés comme autant de signes d’outre-tombe, les deux comédiens interprètent la situation sans second degré. Ils « sont » leur personnage dans la veine Actor Studio et ne commentent jamais leur partition. Un franc-jouer qui, vu sa maîtrise et sa puissance, renvoie le spectateur à cette éternelle question : en cas de pouvoir totalitaire serions-nous résistants ou collabos ? À l’air libre, on est soulagé que cette question ne soit, chez nous, aujourd’hui, qu’une vue de l’esprit.

 


 

design Jean-Marc Humm, la fonderie | développement monoloco