UNE RÉVOLTE LUMINEUSE


PEDRO ET LE CAPITAINE


UNE RÉVOLTE LUMINEUSE
 

entretien avec Patrick Mohr réalisé par Nalini Menamkat, juin 2009


Comment as-tu découvert l’œuvre de Mario Benedetti ?


Claudio Venturelli, un ami chilien, m'avait donné à lire sa traduction de Pedro et le Capitaine. J'ai été très touché par cette pièce qui traite du thème de la torture de façon simple et profonde. Et puis quelques mois plus tard j'ai été victime, durant le Festival d'Avignon, d'une incroyable injustice[1] et j'ai compris dans ma chair la violence physique et psychologique dont parlait Benedetti. Pour ne pas sombrer moi-même dans la brutalité et la vengeance, j'ai éprouvé le désir de comprendre ce qui s’était passé. J’ai alors relu Pedro et le Capitaine à la lumière de cet événement, avec cette fois une toute nouvelle motivation pour me plonger dans cet affrontement entre un bourreau et sa victime. Pour cicatriser, par le théâtre, cette plaie et éviter de sombrer dans le cynisme.


L’auteur est originaire d’Uruguay et son texte entre aussi en écho avec la situation politique de son pays à une époque donnée. Comment penses-tu qu’il pourra résonner aujourd’hui et en terre helvétique ?


Les abus de pouvoir et la violence aveugle peuvent malheureusement aussi se passer ici. Même si ce n'est pas dans les mêmes proportions que sous une dictature, le principe est le même et l'engrenage de la peur est identique. On frappe l'autre pour l'empêcher de penser. Dans un système militaire ou policier, réfléchir c'est déjà désobéir. Pedro est l'archétype de la résistance. Paradoxalement cette pièce qui traite d'oppression et d'enfermement est surtout une célébration de la force de vie et de la dignité qui animent les hommes.


Parmi les textes que tu montes, tu témoignes d’une prédilection pour un théâtre engagé.


Oui, mais cet engagement peut prendre des formes très diverses, il peut être un engagement très intime, personnel et délicat, comme dans les spectacles que j'ai monté en hommage à Nicolas Bouvier ou à Bénédict Gampert. Ou il peut être directement lié à des problématiques de société tels que l'immigration, le racisme, l'emprisonnement ou la toxicomanie. Mais j’essaye d'éviter le manichéisme et de ne jamais sacrifier mes exigences artistiques et poétiques au nom de mon engagement. Il s'agit d'un théâtre humaniste qui se veut à la fois populaire et profond. Engagé mais pas partisan, ni simpliste. La subtilité de Pedro et le Capitaine se trouve notamment dans le fait que l’auteur ne cherche pas à dépeindre deux figures, le bien et le mal, mais au contraire à souligner la part d’humanité du bourreau aussi bien que celle de la victime. Ce serait trop confortable de montrer un bourreau inhumain. Malheureusement, il l’est ! Nous avons tous en nous ce potentiel destructeur, c'est cela qu'il nous faut comprendre pour pouvoir mieux le combattre.


Comment s’est fait le choix des deux comédiens Frédéric Landenberg et Antonio Buil ? Font-il déjà partie de ta famille théâtrale ?


Antonio Buil est un compagnon de longue date, nous avons déjà collaboré sur plusieurs spectacles (Contre, Les Émigrés, Homme pour homme) et nous avons une grande complicité. C'est un acteur d'une rare intégrité, puissant et intelligent. Quant à Frédéric Landenberg, c'est un acteur que je connais et apprécie depuis longtemps sans avoir encore jamais eu l'occasion de travailler avec lui. Je partage avec mes acteurs le processus de réflexion, afin que nous soyons tous habités par la même nécessité de porter ces paroles sur la scène.


Pour ce spectacle, tu seras entouré du guitariste compositeur Narciso Saùl et de la chanteuse Amanda Cepero. D’où t’est venue l’envie de cette partie musicale et comment répond-elle au texte ?


L'affrontement entre ces deux hommes est tellement dur que je ressens le besoin d'y apporter une touche lumineuse. Il se trouve que Benedetti est, avec Neruda, l'un des plus grands poètes d'Amérique latine et qu'il est notamment connu pour ses poèmes d'amours. C'est donc tout naturellement que j'ai désiré collaborer avec des musiciens. J'adore la musique sur scène, elle est pour moi un contrepoint essentiel à la parole, elle raconte une autre histoire en parallèle et prend le relais lorsqu’on arrive aux limites du langage, dans le territoire de l'indicible. Il faut du contraste sur la scène et dans la vie, pas d'ombre sans lumière. La pureté de la musique de Narciso Saùl conjuguée avec la voix chaude de la chanteuse Amanda Cepero vont, je l'espère, nous permettre de mieux recevoir ce texte. Dans un monde où l'on nous balance sans cesse de la laideur, de la violence et de la médiocrité à la figure, la beauté et la délicatesse deviennent presque révolutionnaires



[1] Les CRS m’ont tabassé au Festival d’Avignon, Pascale Zimmermann

Tribune de Genève, mars 2008

 


 

PEDRO ET LE CAPITAINE
 

Rosine Schautz, Scènes Magazine, décembre 2009

Benedetti l’Uruguayen


Mario Benedetti est l’un des plus grands auteurs de la littérature latino-américaine. Né en 1920, et mort en mai dernier, il n’est peut-être pas (encore) très connu chez nous, « en français », mais il est révéré, et depuis longtemps déjà, dans toute l’Amérique latine. Tour à tour poète, nouvelliste, auteur de cuentos, essayiste, journaliste, romancier et dramaturge, il a obtenu de nombreux prix venus récompenser tant son œuvre poétique que ses essais. Il a également reçu du Mexique, grâce à Pedro y el Capitan, le prix de la meilleure pièce étrangère. Enfin, certains de ses écrits ont été adaptés au cinéma comme La Tregua (La Trêve) ou justement Pedro y el Capitan (court-métrage), d’autres mis en musique et chantés, notamment par l’excellent Daniel Viglietti, son compatriote et son compagnon d’exil.


De 1968 à 1971, Mario Benedetti a également dirigé le Centre de recherches littéraires de la Casa de América de La Havane, puis, de 1971 à 1973, le département de littérature hispano-américaine de la faculté de Montevideo. Après le coup d’État militaire de 1973, il prend le chemin de l’exil. Il passera alors douze ans en Argentine, au Pérou, à Cuba, en Espagne.

 

Mise en scène et en question

de la question


Pedro et le Capitaine, pièce à deux personnages, écrite en 1979, met en scène un échange tendu et intense entre un bourreau et une victime. Mais, comme le souligne avec perspicacité le questionné : « Comment peut-il y avoir un dialogue entre un tortionnaire et celui qui torture ? »


Ainsi quand bien même ce tortionnaire s’efforcera ici d’humaniser la situation de communication, en utilisant non les poings, mais bien les seules armes de la parole pour faire parler, lorsqu’il ne parviendra pas à obtenir de résultats par les interrogatoires d’usage, il confiera le suspect pour les euphémiques « traitements appropriés », aux quelques sbires expérimentés qui sévissent à côté, dans ces fameuses petites pièces du fond connues de tous les régimes…Mais Pedro ne « parle » pas, car les interrogatoires ne sont pas des dialogues. La boucle est bouclée…


Le militant Benedetti – on se souvient de ses années comme directeur littéraire de la revue-phare Marcha, vraie référence de la gauche sud-américaine, ou de ses prises de position très assumées en faveur de la paix et de la non-violence, ou encore de sa loyauté première à Chomsky – le militant Benedetti donc n’insiste pas plus que cela, dans cette pièce, sur la cause politique que servent chacun des deux protagonistes. Il privilégie plutôt les ressorts psychologiques qui peuvent expliquer leur comportement, de sorte que sa vision humaniste nous emporte bien au-delà des habituels schématismes stériles ou redondants.


L’autre idée de la pièce, plus en creux, nous fait nous interroger et comprendre comment les bourreaux d’aujourd’hui peuvent se retrouver demain en situation d’être torturés par ceux qu’ils avaient interrogés autrefois.


Enfin, comme dans plusieurs de ses poèmes, Benedetti suggère que s’il est vrai que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, l’on a par contre toujours le droit de refuser de faire ce que l’on ne veut pas.


Quelques phrases, quelques images, quelques gestes saisis à la volée au fil de la pièce, résonnent à n’en point douter dans la tête du spectateur, surtout à l’heure des crises politiques et des crises de conscience. Et l’heure des grands shows juridiques attendus – voire espérés – du désormais incontournable Tribunal Pénal International.

 


 

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