DIEU EN EXIL


ÉCRIRE EN S’AMUSANT


DÉFENSE DE LA JOIE


DIEU EN EXIL
 

Tsimtsoum est un mot hébreu, du verbe letsamtsem qui signifie contracter, concentrer. Il s’agit de la contraction de la lumière divine à l’origine de la possibilité même du monde. (...) Dieu se retire de lui-même, en lui-même, pour laisser place à l’Autre, à la Création et à la créature. (...) Dans le retrait, la Création et la créature sont pris dans un mouvement de reconquête de tout l’espace vide, pour reconstruire une totalité. Le Tsimtsoum est création de distance, de la religion proprement dite comme séparation (...). Marc-Alain Ouaknin


NOTES DE SANDRA KOROL


TsimTsoum n’est pas une pièce qui parle de religion. Certes, en plantant le décor dans une chapelle et en mettant en scène les réactions de quatre nonnes à qui l’on apprend que Dieu n’existe pas, TsimTsoum semble à première vue s’attacher à épingler les incohérences d’un système qui, construit par l’humain et basé sur un dogme, contraint le mouvement libre de la pensée et, donc, entrave sa lumière et son génie. Un système qui, en quelque sorte, empêche l’humain de tenir tout seul sous les étoiles. Mais le système religieux n’est pas le seul à opérer ainsi et celui choisi pour l’histoire pourrait se substituer à un autre plus politique ou plus scientifique. Pourquoi avoir choisi le cadre religieux en ce cas ? Parce qu’il impose à ses initiés le silence, le goût des secrets et du grandiose, le désir de la révélation des mystères et un penchant certain pour l’exaltation. Et que tout cela, c’est du pain béni pour le théâtre. Ceci dit, je le répète, non, TsimTsoum n’est pas une pièce qui parle de religion mais de Foi. Ce qui n’est pas la même chose.

Au-delà des apparences, TsimTsoum est avant tout une incursion au sein de ce que nous avons tous en commun et qui nous pousse inéluctablement vers l’avant : la quête de sens. Quel est le sens de la Vie ? Quel sens est-ce que je donne à ma propre existence ? Mes actions influencent-elles le sens commun ? La quête de sens est-elle un travail qui va du dedans vers le dehors ? Ou, au contraire, est-ce un cheminement intérieur qui pousse au retrait, au repli, au Tsimtsoum originel?
Nous avons tous besoin de sens. Et nous donnons aux évènements qui traversent notre vie le sens qui nous conforte. Un sens qui, toujours, accompagne nos croyances. Seulement que se passe-t-il lorsqu’on ne sait plus en quoi croire ? Se pourrait-il que nous devenions notre propre sens ? Et qu’enfin, nous tenions tous seuls sous les étoiles ?
En tâchant de saisir l’existence de ce qui nous transcende, TsimTsoum s’achoppe à ce qui est immanent, peu importe qu’on y croie ou non : notre humanité. Et elle offre bien des incohérences.


 

ÉCRIRE EN S’AMUSANT
 

Michel Caspary rencontre Sandra Korol, 24 heures, septembre 2009

Créée en mars 2007 au Poche Genève,
Les Mangeuses de chocolat, de Philippe Blasband, avaient mis en lumière quatre comédiennes particulièrement complices sur scène : Aline Gampert, Kathia Marquis, Brigitte Rosset et Mariama Sylla. Le metteur en scène Georges Guerreiro a sollicité Sandra Korol pour leur écrire une nouvelle pièce. C’est fait : la partition se veut malicieuse et déjantée. On y voit quatre religieuses qui partent à la recherche de Dieu, « dont l’existence vient d’être mise en doute par la science »…


Au moment de l’écriture, j’ai une idée extrêmement précise du personnage, mais cela reste souvent une connaissance interne et évanescente : je connais l’architecture de ses pensées, le déroulement de sa vie intérieure, ses dilemmes et ses aspirations. Lorsqu’il est connu à l’avance, l’acteur qui endossera le personnage m’apporte une matière précieuse et plus périlleuse pour moi : soudain, je peux m’appuyer sur un corps, une manière d’appréhender l’espace, un grain de voix, une façon de rigoler. Par exemple, lorsque nous avons fait la première lecture deTsimTsoum avec les comédiennes, il apparaissait soudainement très clairement que la réécriture de tel personnage aurait tout à gagner en se calquant sur la façon de parler au naturel de la comédienne qui allait l’interpréter. Et c’est sur cela que je me suis basée pour affiner la vraisemblance des personnages.

Cette nouvelle création est annoncée comme une comédie entre « extase et
blasphème ».

J’ai toujours considéré que l’humour était une condition sine qua non dans l’écriture, mais peut-être que, dans mes pièces précédentes, la préoccupation de « faire bien » en empêchait l’expression débridée. Aujourd’hui, l’envie de m’amuser en écrivant a remplacé la bonne intention de « faire bien » et quelque chose me dit que c’est sans doute pour un mieux.

Mais où diable ces nonnes vont-elles se balader ?


L’action se situe dans un couvent, aujourd’hui. Mais elle pourrait se situer dans une banque, une entreprise, au siège des Nations Unies ou dans les vestiaires d’une équipe de foot. Ce qui se passe pour ces quatre religieuses pourrait arriver à n’importe qui d’entre nous. Un beau jour, on vous annonce que ce qui donnait un sens à votre vie n’existe plus. Pire, que cela n’a jamais existé, que vous avez basé toute votre vie sur une illusion. Le « comment vivre désormais » est la question que l’on se pose immédiatement après. Le sens que nous donnons à notre vie est l’essence de ce qui nous fait avancer.

J’ai toujours rêvé d’écrire une pièce de théâtre sur des nonnes. Peut-être parce les rituels du théâtre et ceux de la religion sont très proches, et que je les trouve terriblement amusants que ce soit d’un côté ou de l’autre. Aussi, lorsque Georges Guerreiro - appuyé par le théâtre de Poche et celui de Vidy - m’a commandé une pièce pour quatre comédiennes avec pour seule consigne de teinter la trame de psychanalyse, j’ai immédiatement su que l’affaire se passerait voilée et sur un prie-Dieu !

L’écriture est à la fois ma respiration, ma gourmandise, ma souffrance et mon gagne-pain. Demandez à un peintre ce que représente pour lui son pinceau, au danseur ses jambes ou au chanteur sa voix. Il ne s’agit ni plus ni moins que du meilleur moyen d’expression que je me sois dégoté pour le moment ! L’écriture coule à travers moi. Elle est une sorte d’outil que j’espère perfectionner, affiner et faire partager au mieux.

 

 


 

DÉFENSE DE LA JOIE
 

 

Défendre la joie comme une tranchée

la défendre du scandale et de la routine

de la misère et des misérables

des absences transitoires

et définitives

 

défendre la joie comme un principe

la défendre de la stupéfaction et des cauchemars

des neutres et des neutrons

des douces infamies

et des graves diagnostics

 

défendre la joie comme un drapeau

la défendre de la foudre et de la mélancolie

des naïfs et des canailles

de la rhétorique et des arrêts cardiaques

des endémies et des académies

 

défendre la joie comme un destin

la défendre du feu et des pompiers

des suicides et des homicides

des vacances et de l’accablement

de l’obligation d’être joyeux

 

défendre la joie comme une certitude

la défendre de l’oxyde et de la crasse

de la fameuse patine du temps

de la fraîcheur et de l’opportunisme

des proxénètes du rire

 

défendre la joie comme un droit

la défendre de dieu et de l’hiver

des majuscules et de la mort

des noms et des pitiés

du hasard

et aussi de la joie.

 

Mario Benedetti

 

 


 

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