LE RIRE DE LA MOUETTE


"LA MOUETTE" L'ÉTERNELLE LANGUEUR DES RÊVES BRISÉS


"LA MOUETTE" VOLE AVEC BRIO


LA MOUETTE


LE RIRE DE LA MOUETTE
 

Le Courrier, Dominique Hartmann, Vendredi 30 octobre 2009

 

Le Poche célèbre le centenaire de la Salle Pitoëff avec une « Mouette » pleine de charme, près d’un siècle après sa création genevoise.

 

La Mouette parle d’art, et abondamment. Mais les enjeux de celui-ci, et la possibilité de vie idéale qu’il représente, parlent aussi des espoirs, des désillusions et échecs d’aujourd’hui : car dans cette comédie écrite en 1895, les personnages de Tchékhov échouent avant tout. La mise en scène de Françoise Courvoisier allie émotion, nostalgie et rire grâce à une très belle distribution où brille à sa façon chacun des comédiens et comédiennes. À voir jusqu’au 15 novembre à la Salle Pitoëff, où la pièce fut créée en français en 1921 par Georges Pitoëff.

Pour retrouver « la nudité et l’universalité » de l’auteur russe et la simplicité des dialogues, Françoise Courvoisier, directrice du Théâtre de Poche, a fait retraduire la pièce par Katia Akselrod. Elle installe aussi les bourgeois tchékhoviens dans une propriété du Sud de la France des années 1960. La radio passe Françoise Hardy, Eric Rohmer rôde parfois, Treplev est rebaptisé Quentin et Arkadina devient Irène. Si la proximité avec cette période ne s’impose pas totalement -sans gêner-, cette transposition permet d’éviter, en effet, de se perdre dans le « pittoresque » que suscite toute représentation marquée au sceau du samovar. Nous sommes à l’aube de Mai 68 et la contestation des structures et de l’autorité se fait entendre.

 

Ennui contre décadence

Convaincu de la nécessité d’inventer de nouvelles formes artistiques, le jeune Quentin enrage contre les créations ennuyeuses de l’amant de sa mère, l’écrivain réputé Trigorine. Sa mère, elle, juge la dernière pièce de son fils décadente et l’ignore, préoccupée seulement par sa propre personne. À ces empoignades artistiques et ces affrontements générationnels s’ajoute un réseau d’amours impossibles. Or, dans l’ennui qui plane sur la vie des nantis de Tchékhov, il n’y a que deux façons de s’élever : l’amour et, surtout, l’art.

Seulement, dans La Mouette, l’amour est d’abord malheureux : Medviedenko aime Macha qui aime Treplev, lequel brûle pour Nina qui adule Trigorine aimé d’Arkadina, et la liste n’est pas exhaustive. Treplev finira par écrire comme il jurait de ne jamais le faire. L’écrivain reconnu - avec qui la jeune Nina vivra une passion - est perpétuellement insatisfait de sa réussite, pusillanime et (superbement) inconsistant.

Arête périlleuse

Cette variation sur l’échec ne se résume pas à une cruelle nostalgie. Persuadée que l’humour de Tchékhov a été sous-estimé, Françoise Courvoisier l’insuffle à sa Mouette. Elle s’appuie pour cela sur la décontextualisation de la pièce, mais surtout sur des comédiens qui arpentent parfaitement l’arête périlleuse entre drame et dérision. Citons au moins Sylvie Milhaud (Irène), Jean-Charles Fontana (Pierre) et Gérard Desarthe (Trigorine).

Tous ces échanges où suinte l’ennui sont dominés au final par le doute : réussir sa vie, est-ce connaître la gloire ou l’amour, renoncer à l’un pour se contenter de l’autre, dédier sa vie à un idéal ou aimer sans hauteur artistique, puiser dans sa vie pour faire son œuvre ou vivre immédiatement ? L’acuité et l’humanité émouvantes avec lesquelles Tchékhov ausculte les tourments existentiels, cette mise en scène leur rend un sensible hommage.


 

"LA MOUETTE" L'ÉTERNELLE LANGUEUR DES RÊVES BRISÉS
 

Le Temps, Marie-Pierre Genecand, Mercredi 28 octobre 2009

 

Françoise Courvoisier, directrice du Théâtre Le Poche, à Genève, transpose la célèbre pièce de Tchekhov dans la France des années soixante. Sa version, simple et intense, séduit

 

« Tchekhov est notre auteur pour l’éternité. » Et Stanislavski le premier metteur en scène à avoir signé une réalisation réussie de La Mouette, à Moscou, en 1898. Sa juste idée d’éternité au sujet de Tchekhov se vérifie à nouveau au Théâtre Pitoëff, à Genève, depuis lundi.

Dans sa version sensible de La Mouette, Françoise Courvoisier montre le Tchekhov universel.

L’écrivain-médecin qui cerne si bien l’humain : ses rêves de grandeur, ses impasses, son ennui ou tout simplement le fol éparpillement, l’agitation d’une vie. Constat désenchanté donc, même si le dramaturge disait avoir écrit une comédie….

 

Au Théâtre Pitoëff, Julia Batinova est Nina, la mouette qui se rêve illustre comédienne et finit les ailes brisées. Sa grâce rayonne sur ce spectacle simple, sans grande idée de mise en scène, mais touchant d’humanité.

La pente. Elle va bien aux auteurs des langueurs. Le plateau incliné, on le trouvait déjà l’an dernier dans Les Estivants de Gorki, mis en scène par Robert Bouvier. Il épousait l’élan descendant, sinon l’abattement de ces artistocrates d’avant 1917, sentant leur fin approcher.

Ici, dans La Mouette, le gazon plongeant de Gilbert Maire n’évoque pas uniquement le déclin d’une classe sociale menacée. Il traduit aussi les ambitions déçues des écrivains, débutant ou confirmé qui se désespèrent de n’être ni « Tolstoï, ni Zola ».  Écrire n’est pas tout, confie Trigorine, auteur à succès que Nina dévore des yeux, fascinée. Il faut encore laisser une œuvre qui illuminera la postérité. Or Trigorine est piégé. Il doit écrire, compulsivement, sans répit, tout en sachant que sa prose n’aura jamais l’ampleur, le rayonnement exigés.

Le piège est du reste le leitmotiv entêtant de ce texte clé. La mère, comédienne adulée, est murée dans son orgueil et la peur panique de vieillir. Elle ne voit pas son fils dépérir. Les jeunes sont enfermés dans des amours sans retour, qui les précipitent dans le pire. Les artistes enfin se débattent dans cette idée d’absolu qui les paralyse au lieu de les porter.

Tant d’impuissance a pour effet de figer l’action dans le mortel ennui d’une fin d’été. Et, à défaut d’avancer, les personnages parlent, parlent. De l’art, donc, pour savoir s’il doit être formel ou émotionnel. Mais aussi de la santé du vieil oncle (Jean-Charles Fontana, désarmant), de la beauté inaltérée de la mère (Sylvie Milhaud, terrifiante en Cruella) ou de la séduction, chimère de tous. En fait les personnages parlent sans but précis et chaque mot creuse l’abîme de l’ennui.

Cette sensation d’engluement, Françoise Courvoisier a choisi de la transporter au seuil d’une autre révolution, de moeurs cette fois : la torpeur bourgeoise d’avant mai 68, en France.

La transposition fonctionne : Moscou devient Paris et la Java bleue protège son territoire musicale face aux assauts des yé-yé. Pourquoi pas ? Mais le fond de la fable se passe de ce coup de frais. D’ailleurs, au fil du spectacle, les allusions aux sixties s’estompent pour laisser la place à l’universelle mélancolie.

Et celui qui incarne le mieux cette idée d’échec programmé, ce deuil d’espoir qui pousse à la lâcheté, c’est Trigorine. L’œil mi-clos, le geste avorté, la démarche lasse, Gérard Desharte assume l’archétype tchékhovien sous les traits du romancier. Cette idée que, sauf exception, l’homme est condamné à la médiocrité. Et que son seul mérite consiste à l’accepter.


 

"LA MOUETTE" VOLE AVEC BRIO
 

Tribune de Genève, Lionel Chiuch, le 28 octobre 2009

 

A Pitoëff, des acteurs impeccables au service d’un classique

 

Nina, jeune première, est moins oie blanche qu’enfant-cygne. Elle rêve de déployer ses ailes, fût-ce au détriment de Quentin, blanc-bec qui s’est fendu d’une pièce pour ses beaux yeux. Elle échouera finalement entre les serres du grand prédateur Trigorine, vrai écrivain mais faux modeste. Lequel partage sa vie avec la mère de Quentin, une dinde.

La mouette de Tchekhov est une volière. On y croise toutes sortes d’oiseaux, la plupart de mauvais augure. C’est que la vie ourdit ses complots, contre le bonheur et la réussite. Quant à l’art, dont chacun ici se réclame, il ne résout rien.

 

Démarche iconoclaste

 

La mouette, c’est aussi Nina. Et Nina, c'est Julia Batinova. Une petit sœur d’Anna Karina qui prendrait les intonations de Romy Schneider dans L’Important c’est d’aimer.

On ne dira jamais assez à quel point la plus belle « invention » du théâtre reste le comédien. En composant sa distribution, Françoise Courvoisier a eu la main très heureuse. Outre l’émouvante Julia Batinova, Gérard Desharte campe un impeccable Trigorine veule et velléitaire. Sylvie Milhaud est cassante à souhait dans le rôle d’Irène (mère de Quentin), Jean-Charles Fontana se fond avec malice dans le corps réfractaire de Pierre (frère d’Irène) et Jean-René Clair est impérial en médecin ayant perdu ses illusions.

Il faudrait tous les citer, tant chacun contribue avec talent à la cohésion d’un plateau proprement idéal. On accède sans difficulté à leurs tourments, tandis que la comédie se décale peu à peu vers la tragédie.

Il y a d’ailleurs une dimension iconoclaste dans la démarche de Françoise Courvosier.

De légères turbulences qui n’affectent toutefois pas le vol de cette Mouette. Jusqu’à son terme, on en suivra l’évolution avec un vrai plaisir.


 

LA MOUETTE
 

Le Temps Sortir, Marie-Pierre Genecand, le 22 octobre 2009

Pour les cent ans du Théâtre Pitoëff, Françoise Courvoisier transpose le chef-d’œuvre de Tchekhov dans les années 1960

« Tchekhov nous ramène sans cesse au sentiment d’inaccompli, mais, chose extraordinaire, il réussit à le faire dans un sourire. » Françoise Courvoisier vit depuis plus de vingt temps avec le désir de jouer ou de monter La Mouette, chef-d’œuvre de Tchekhov qui traque en parallèle les affres des quêtes amoureuse et artistique. La directrice du Théâtre Le Poche a saisi une jolie occasion pour accomplir son rêve : les cent ans du théâtre de la Salle communale de Plainpalais qui porte le nom de Pitoëff, couple russe resté illustre pour avoir notamment importé Tchekhov à Genève. Mais pas question pour la metteur en scène genevoise de figer l’hommage. Sa version se déroule dans la France de 1965 et, dans la nouvelle traduction de Katia Akselrod et Françoise Courvoisier, les fameux Nina, Tréplev et Trigorine sont devenus Irène, Quentin et Boris…

Pourquoi cette transposition historique? « Dans La Mouette écrite en 1895, on sent poindre la révolution russe de 1917 à travers le portrait des propriétaires sur le déclin », explique Françoise Courvoisier. « De même dans « notre » Mouette, proche de 1968, la colère contre le bourgeois se manifeste via le personnage de l’intendant dont le respect pour ses patrons diminue au fil de la pièce. » Au-delà du contexte politique, Tchekhov raconte surtout le désenchantement du jeune Tréplev-Quentin, auteur débutant qui veut croire dans l’émergence de nouvelles formes et souhaiterait partager cette fièvre avec le personnage de la comédienne Nina-Irène. Sur la scène de Pitoëff, Simon Guélat, diplômé de la Manufacture de Lausanne, et Julia Batinova prêteront leur fraîcheur à ce couple en décalage. Car Nina, peut-être moins naïve, aime Trigorine-Boris, écrivain dont le succès et le désenchantement séduisent la jeune fille.

Françoise Courvoisier a eu la bonne idée de confier ce personnage de Trigorine à Gérard Desarthe, acteur plébiscité par Chéreau, Planchon ou Strehler pour son élégance à la fois glacée et intense.

« J’écris sans interruption, je ne m’accorde aucun répit, je me vide moi-même. N’est-ce pas de la folie ? » questionne Trigorine. Chez Tchekhov, le doute règne. Une belle matière pour le théâtre, une belle fête pour la Salle Pitoëff.


 

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